Vendredi, Septembre 10, 2010
   
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Conférences et autres textes

Un Dieu trop humain !

Un Dieu trop humain ?

Dire Dieu aujourd’hui :
Plaidoyer pour un anthropomorphisme critique

Ignace Berten
Célébration pour la remise du titre de Maître en théologie
en la fête de Saint Thomas d’Aquin

Bruxelles, 28 janvier 2010

Première partie: Un Dieu trop humain?





Pause musicale: "On the Rapid whirwind's wing see I fly to seek the fair" (Haendel)
O. Berten (Baryton), E. Antoine (Violon), X. Deprez (orgue).

Seconde partie: Un Dieu trop humain?



 

La question que je voudrais rencontrer aujourd’hui porte sur le langage de la foi : comment parler de Dieu de façon pertinente et audible dans le contexte de notre culture[1] ?

Les expressions imagées, qui prennent appui sur l’expérience humaine, sur les événements vécus ou sur les relations, ces représentations humaines qui donnent un visage ou un sentiment humain à Dieu, sont-elles pertinentes pour parler de Dieu, ou ne sont-elles au contraire qu’une sorte de concession faite au croyant ordinaire, un langage plus dépouillé étant cependant plus adéquat ? Le récit biblique est très imagé : est-il l’expression d’une mentalité religieuse plus ou moins primitive dont il faudrait se dégager au nom de l’absolue transcendance de Dieu et d’une théologie qui prétend rendre raison de la foi ?

Tertullien, au début du IIIe s., dans sa controverse avec Marcion, a utilisé l’expression « humanissimus Deus », un Dieu très humain ou le plus humain possible, à propos de la révélation de Dieu en Jésus. Cette expression, « humanissimus Deus » a été assez souvent reprise par Schillebeeckx pour parler de notre Dieu. Un Dieu très humain : que peut signifier une telle expression ?

1. Dieu et les images

L’utilisation de traits humains pour dire Dieu, pour parler de son action ? est-elle légitime ? peut-elle être féconde pour la foi ?

La tradition juive, prenant appui sur le texte biblique, condamne sans appel les images de Dieu : « Prenez bien garde à vous-mêmes : vous n’avez vu aucune forme le jour où le Seigneur vous a parlé à l’Horeb, du milieu du feu. N’allez pas vous corrompre en vous fabriquant une idole, une forme quelconque de divinité, l’image d’un homme ou d’une femme… » (Dt 4,15-16). Cependant le texte biblique lui-même est fortement imagé. Dieu ne cesse d’y prendre figure humaine dans ses expressions, ses sentiments, ses gestes. Y a-t-il une différence essentielle entre images littéraires et images visuelles ? Si on exclut absolument ces dernières, pourquoi accepte-t-on les premières ? Sans doute, comme le dit le texte, les images visuelles, les images sculptées plus particulièrement, donnent facilement lieu à des pratiques idolâtriques, ce qui n’est pas le cas des images littéraires. Mais ce risque suffit-il à justifier l’exclusion de toute image visuelle ?

Le christianisme ancien est réservé sur les images de Dieu. L’image n’a trouvé place dans le culture et le culte chrétiens que progressivement, à partir de la représentation de Jésus. La querelle iconoclaste, aux VIIIe et IXe s., oppose ceux qui veulent bannir toute image, au nom de la transcendance de Dieu[2], et ceux qui défendent les icônes : l’Église opte pour ces derniers. Le deuxième concile de Nicée, en 787 reconnaît la légitimité des représentations du Christ, parce qu’il était homme. L’iconographie orientale ne représente cependant pas Dieu ; elle évoque la divinité de Jésus par différents artifices picturaux (l’utilisation de la mandorle, par exemple). L’Église latine, par contre, connaîtra une surabondance d’images, y compris d’images de Dieu, à l’inverse du protestantisme très critique à cet égard. Ces images contrastent cependant fortement avec le discours théologique scolastique dominant, discours métaphysique abstrait, soucieux de purifier le langage, comme s’il n’y avait plus de rapport entre la théologie et largement la catéchèse, exercices intellectuels, d’une part, et la pastorale, les textes spirituels ou mystiques et la piété vécue par les gens, d’autre part.

Quant à l’époque moderne, dans sa ligne critique antireligieuse, elle a eu tendance à ranger parmi les fables et les mythes tout le récit biblique et a considéré l’imagerie chrétienne et plus largement toutes les expressions de la foi comme des formes primitives de religiosité non critique… Aujourd’hui, Michel Onfray, auteur d’un Traité d’athéologie[3] est de ceux-là : « La philosophie, à mes yeux, ne peut pas travailler à l’éloge de la pensée magique. Tout philosophe digne de ce nom qui se respecte fait un travail de sape d’une telle pensée. Laissons la pensée magique aux magiciens. Laissons le mythe, la mythologie et les fables aux mythologues et aux fabulistes. Et laissons les philosophes faire leur travail, qui est un travail de raison pure[4] ». Onfray vise directement le christianisme, au sujet duquel il déclare : « Je ne retiens rien de toute façon du christianisme ».

Pour dire Dieu aujourd’hui, comme croyants et comme théologiens, est-il légitime, est-il fécond que nous fassions appel à des images prenant appui sur des représentations humaines ? Une certaine forme d’anthropomorphisme, c’est-à-dire de représentation de la divinité sous des traits humains, est-elle théologiquement pertinente, et si oui comment et à quelles conditions ?

Pour introduire ma réflexion à ce sujet, quelques lignes de Christian Duquoc, extraites de l’introduction de son dernier livre Dieu partagé. Le doute et l’histoire[5], ouvrage stimulant et provoquant.

« L’alliance fut conflictuelle : tel est le constat du lecteur impartial de la Bible. Le contrat entre Dieu et Israël, par l’intermédiaire de Moïse, a suscité des oppositions et des réactions. Oppositions du peuple car l’alliance ne satisfaisait pas ses intérêts, réactions de Dieu évoluant entre sanctions, repentances et pardon. La réciprocité houleuse du lien contracté affecta les deux partenaires, elle marqua de son empreinte le mode de la révélation. Notre connaissance de Dieu dépend du processus historique contrasté et parfois contradictoire relaté par la Bible. Le qualificatif “partagé”, apposé à Dieu dans le titre de cet ouvrage, essaie de faire droit au récit biblique.

“Partagé” a un double sens : donner ou hésiter. La théologie classique refuse que le récit biblique soit le critère ultime de notre connaissance de Dieu. Aussi soupçonnerait-elle l’adjectif “partagé” au sens soit d’indécision soit d’ambivalence des sentiments de n’être qu’une image séduisante et peut-être trompeuse. En effet, pense-t-elle, la volonté de Dieu n’est ni indécise ni divisée, ses sentiments ne sont pas ambivalents. Ces qualifications relèvent d’anthropomorphismes qu’il serait inconvenant, sinon injurieux, de transposer à Dieu » (p. 7).

Duquoc suggère bien que, dans le langage courant, désigner une expression comme étant anthropomorphique est disqualifiant. De façon explicite, il ne parle guère d’anthropomorphisme dans son livre, mais son effort de valorisation du récit biblique comme fondement d’un discours sur Dieu touche de façon directe cette question.

L’anthropomorphisme peut-il donc être reconnu aujourd’hui comme outil théologique d’un discours sur Dieu ? Que faut-il entendre alors par là ?

Qu’est-ce que l’anthropomorphisme ?

L’Encyclopédie universelle Larousse[6] donne de l’anthropomorphisme la définition suivante : « Tendance à attribuer à Dieu, à un dieu les sentiments, les passions, les idées et les actes de l’homme ». Définition descriptive et neutre.

La définition proposée par l’Encyclopaedia Universalis sur Internet, elle, est beaucoup moins neutre : « Au sens usuel et étroit, le terme “anthropomorphisme” définit le procédé erroné et illégitime par lequel une pensée insuffisamment critique attribue à des objets situés hors du domaine humain – objets naturels ou objets divins – des prédicats empruntés à la détermination du domaine humain, à des fins explicatives ou simplement représentatives. » Cette dernière définition désigne donc l’anthropomorphisme comme « procédé erroné et illégitime », fruit d’« une pensée insuffisamment critique ». Une telle définition disqualifiante exprime assez bien ce qu’on en pense généralement tant en philosophie qu’en théologie. On pourrait encore ajouter que les expressions anthropomorphiques sont considérées comme signe d’une pensée archaïsante.

Le Dictionnaire de la foi chrétienne[7] est pour le moins réservé : « Représentation de la nature et de l’action divines sous des traits empruntés à l’expérience humaine. Dans une religion évoluée et spirituelle, c’est un simple support imaginatif, dont l’intelligence n’est pas dupe ; tels les anthropomorphismes littéraires de la Bible : Yahvé descend du ciel pour se promener à la brise du soir, etc. ». Dans une religion spirituelle et évoluée, telle la nôtre, l’anthropomorphisme ne serait donc que support imaginatif : autrement dit il ne pourrait être d’aucun apport de véritable compréhension théologique de Dieu ou de l’expérience de Dieu.

2. Théologie et discours métaphysique

Dès l’origine, à la suite de la théologie juive, la théologie chrétienne a cherché à se distancer des récits mythologiques des religions ambiantes. Israël a récusé tout discours sur le divin consistant à mettre en scène une histoire ou des histoires impliquant des dieux et leurs relations entre eux. Dans son discours, Israël n’a pas récusé les images humaines de Dieu pour signifier le rapport de Dieu avec son peuple, mais a rejeté toute projection de rapports semblables aux rapports humains au sein même de la divinité. Dans cette critique, la théologie chrétienne a très tôt pu trouver appui sur la philosophie grecque. Celle-ci, dès les présocratiques, exprime un profond scepticisme en ce qui concerne les mythes comme chemin d’accès à la vérité : ils sont considérés comme de vaines fables. Avec Socrate et Platon[8], mais surtout Aristote, les philosophes cherchent à comprendre le monde et à dégager des principes d’action sans se fonder sur les mythes. La critique grecque des mythes ne porte pas d’abord, à l’origine, sur le caractère anthropomorphique du langage, mais bien sur le fait qu’ils mettent en scène les relations tumultueuses entre les dieux, en établissant des liens de causalité entre ces aventures divines et la condition humaine. Contre les mythes, la métaphysique se propose comme science fondamentale de l’être, en tant qu’ontologie, et comme science de l’être divin, être premier et suprême, fondement de tout être, en tant que théologie. Les principes de l’ontologie déterminent dès lors ceux de la théologie. Aristote définit ainsi Dieu comme le premier moteur immobile.

Depuis le Moyen Âge, la démarche théologique, dans l’Église catholique occidentale, est structurée par une métaphysique de l’être, alors que la théologie des siècles précédents était plutôt développée à partir de l’histoire du salut. Abélard, au XIIe s., avait introduit le travail de l’esprit critique : « En doutant, nous nous mettons en recherche, et en cherchant nous trouvons la vérité », écrivait-il. Un peu plus d’un siècle plus tard, à la suite d’Albert le Grand et à partir de l’outillage philosophique offert par Aristote, Thomas d’Aquin valorise le travail de la raison et cherche à rendre raison de la foi. Il a eu l’immense mérite de penser la foi en lien avec la culture philosophique émergente de son temps.

Thomas défend le statut de la théologie comme science, c’est-à-dire un savoir qui se développe avec rigueur et qui s’argumente à partir des principes qui sont les siens, en cherchant l’intelligence des choses. Il affirme ainsi : « Lorsque le débat est un débat d’école, ‘magistral’, non pour rejeter une erreur, mais pour instruire les auditeurs et les conduire jusqu’à l’intelligence de la vérité qu’on enseigne, alors il faut s’appuyer sur des raisons qui recherchent la racine de la vérité, qui fassent savoir comment est vrai ce qui est dit. Autrement, si le maître détermine une question par des autorités nues, l’auditeur sera certes assuré que la chose est ainsi, mais il n’acquerra rien en fait de science et d’intelligence, et il s’en ira vide[9] ».

Dans la Somme théologique, après avoir précisé ce qu’il entend par théologie (doctrina sacra), il traite de Dieu, et il pose Dieu comme l’Être même subsistant, Ipsum Esse subsistens[10]. La foi parle de Dieu : si nous sommes appelés à croire avec raison, la connaissance de l’existence de Dieu et de ce qu’est Dieu est présupposée à la foi et donc à la théologie. Si la raison ne peut établir cela avec certitude, il ne serait pas possible de tenir pour vraies les affirmations de la révélation[11]. « Si l’existence de Dieu n’est pas évidente, elle peut être démontrée par ses effets connus de nous ». « L’existence de Dieu et les autres vérités concernant Dieu, que la raison naturelle peut connaître, comme dit l’Apôtre (Rm 1,19), ne sont pas des articles de foi, mais des vérités préliminaires qui nous y acheminent.[12] »

Quelles sont ces autres vérités concernant Dieu que la raison peut connaître ? Thomas a d’abord une affirmation très prudente : « Lorsque l’on sait de quelque chose qu’il est, il reste à se demander comment il est, afin de savoir ce qu’il est. Mais comme nous ne pouvons savoir de Dieu que ce qu’il n’est pas, non ce qu’il est, nous n’avons pas à considérer comment il est, mais plutôt comment il n’est pas. » Mais alors comment procéder ? « En écartant de lui ce qui ne saurait lui convenir[13]. » De fait cela conduit à une série d’affirmations positives sur la simplicité de Dieu, sa perfection, son infinité, son immutabilité et son unité, et donc à un certain savoir sur Dieu.

Pour poser ces qualités, Thomas procède par analogie. Nous faisons l’expérience de ce que, entre les différents êtres, il y a de l’analogie : une pierre existe, un chien existe, j’existe ; il y a donc de l’existence entre ces êtres différents, mais cette existence elle-même est différente, il y a divers degrés d’existence. Certains êtres sont plus parfaits que d’autres. Il y a analogie entre ces perfections. Nous pouvons dire qu’en Dieu, source et cause de tout être, ces perfections existent de façon éminente, même si nous ne pouvons pas dire comment elles existent en lui. « Nous connaissons Dieu au moyen des perfections qui procèdent de lui dans les créatures ; et ces perfections sont en lui selon un mode plus éminent que dans les créatures[14]. » Priorité est ainsi donnée aux qualités ou perfections de l’être en tant que tel. Il en résulte, par exemple, que Thomas, bien qu’il cite saint Jean « Dieu est amour » (1 Jn 4.16), ne traite de cette qualité divine qu’à la question 20 à propos de la volonté en Dieu. Et il ne dit pas que Dieu est amour, mais bien : « On a montré qu’il y a en Dieu une volonté : il est nécessaire d’affirmer qu’il y a en lui de l’amour[15]. »

Cette démarche a pour conséquence de valoriser principalement les catégories métaphysiques abstraites et intemporelles pour parler de Dieu. La scolastique, en continuité avec cette approche, restera jusqu’à Vatican II la méthode privilégiée par l’Église catholique. La théologie et la catéchèse en seront durablement marquées[16]. L’implicite de cette théologie est que les images bibliques demandent à être purifiées. En ce sens, le récit biblique n’occupe aucune place dans la réflexion théologique, en dehors de la trame du récit fondamental : création - chute - rédemption comme structure globale. La référence biblique fait autorité en étant réduite à un réservoir de citations visant à prouver la doctrine, celle-ci étant conçue comme éternelle et immuable, à l’image de Dieu lui-même.

La question que nous avons à poser aujourd’hui à la théologie dérivée de Thomas d’Aquin est de savoir si en fait elle ne trahit pas fondamentalement l’esprit de cette théologie : le dialogue avec la culture du temps. Or notre culture n’est plus celle du Moyen Âge.

Le XXe s. revalorise la Bible et une théologie biblique, met en œuvre des méthodes historiques, développe les méthodes narratives, mais l’enseignement officiel reste marqué par l’approche métaphysique de Dieu. Ainsi le Compendium du Catéchisme de l’Église catholique, dit dans sa question 3 : « Peut-on connaître Dieu avec la seule lumière de la raison ? – À partir de la création, c’est-à-dire du monde et de la personne humaine, l’homme par sa seule raison, peut avec certitude connaître Dieu comme origine et fin de l’univers, comme souverain bien, et comme vérité et beauté infinie. » Et dans sa question 5 : « Comment parler de Dieu ? – On peut parler de Dieu à tous les hommes et avec tous les hommes, à partir des perfections de l’homme et des autres créatures, qui sont un reflet, bien que limité, de la perfection infinie de Dieu. Il faut donc sans cesse purifier notre langage en ce qu’il a d’imagé et d’imparfait en sachant que l’on ne pourra jamais exprimer pleinement l’infini mystère de Dieu. » Le discours sur Dieu se fonde ainsi toujours sur l’analogie des perfections et est marqué par la méfiance vis-à-vis des images qui demandent à être purifiées.

Si la Bible a été revalorisée, on peut se demander si la théologie dominante a réellement intégré l’expérience dont elle est l’expression en ce qui concerne notre discours sur Dieu.

La réponse de Duquoc est clairement négative à ce sujet. Certes on se réfère de plus en plus à la Bible et on la cite, mais la référence biblique dans la forme littéraire de son récit, n’est pas considérée comme un critère adéquat quant à notre discours sur Dieu. « Dans la démarche classique, dit Duquoc, le critère d’une transcendance véritable se mesure à sa valeur ontologique. Les qualités ou les attributs de Dieu sont définis à partir de leur identité possible avec l’Être absolu. Cette identification est le critère permanent permettant de jauger la portée effective des images et des métaphores dont use l’Écriture sainte. La démarche dépend de la vérité de la référence ontologique » (p. 228). Par rapport à cette position de la théologie classique, Duquoc se dit « persuadé que les métaphores bibliques révèlent davantage la vérité de Dieu que les purifications ontologiques des images » (p. 258).

3. Alliance biblique et discours sur Dieu

Duquoc en appelle au récit biblique et à la thématique de l’alliance, c’est-à-dire du contrat réciproque entre Dieu et Israël, pour mettre en cause l’image métaphysique prédominante de Dieu, image définie a priori à partir de la philosophie de l’être.

En quoi l’alliance permet-elle de fournir une clé pour un discours pertinent sur Dieu aujourd’hui ?

L’alliance est un contrat qui implique deux partenaires. Entre les deux, il y a une relation de réciprocité. Le comportement de l’un influence celui de l’autre, dans une dialectique permanente d’action et de réaction. Le récit biblique souligne très fortement cette réciprocité de la relation. « La réciprocité houleuse du lien contracté affecta les deux partenaires, elle marqua de son empreinte le mode de la révélation » (p. 7). L’alliance a affecté mutuellement les partenaires divin et humain, car « entrer en alliance, c’est créer un lien de réciprocité : les agissements de l’un des partenaires ne sont pas sans répercussion sur les comportements de l’autre » (p. 225). Une certaine conception de la transcendance divine sous-estime cette « réciprocité des effets du lien » : il est nécessaire de parler « d’une affectation ou d’une blessure de Dieu par le devenir de l’alliance » (ibid.).

Or c’est à cette réciprocité que la théologie classique se montre incapable de faire place. Ainsi, chez Thomas d’Aquin la réciprocité de la relation est explicitement exclue au nom de la transcendance de Dieu :

« Puisque Dieu est en dehors de tout l’ensemble des créatures, et que toutes les créatures sont ordonnées à lui sans que ce soit réciproque, il est évident que les créatures sont référées à Dieu réellement. Mais en Dieu il n’y a pas une relation réelle avec les créatures, mais seulement une relation construite par la raison, en tant que les créatures sont référées à lui. Ainsi, rien n’empêche que ces noms impliquant une relation aux créatures soient attribuées à Dieu temporellement ; non en raison d’un changement en Dieu, mais en raison d’un changement affectant la créature. C’est ainsi que la colonne passe à la droite de l’observateur sans subir elle-même un changement, mais l’observateur ayant changé de place[17]. »

Et dans une réponse, à propos du Psaume : « Seigneur, tu es devenu pour nous un refuge », Thomas précise que cela ne peut se dire « de Dieu qu’en tant qu’il est connu par nous, à l’exclusion de tout changement qui l’affecterait dans sa réalité[18] ». On ne peut être plus clair.

C’est cette réduction de sens du récit biblique que Duquoc met profondément en cause. Le récit ne cesse de dire que la relation de l’alliance, relation entre Dieu et son peuple, est réciproque : relation difficile, houleuse, dans laquelle Dieu est constamment dit adapter son comportement par rapport à celui d’Israël, Dieu se soumettant ainsi à l’imprévu toujours ouvert de la liberté. Le discours théologique classique, comme celui de Thomas d’Aquin, dit qu’il s’agit là de métaphores qui ne nous disent rien sur Dieu en lui-même, ce que ne pourrait faire que le discours ontologique, nécessairement anhistorique parce que absolu.

Abraham ou Moïse négocient avec Dieu, et Dieu se reprend, renonce à sa colère. Ces expressions bibliques ne nous disent-elles rien sur Dieu ? Ne sont-elles qu’une métaphore de la miséricorde ?

Une tendance significative de la théologie contemporaine est très critique par rapport à ce discours classique : les critiques portent, entre autres, sur les attributs divin d’immutabilité et de toute-puissance. Cette théologie à fondement ontologique est incapable de donner sens à la dimension proprement relationnelle du rapport entre Dieu et l’humanité. « Les critiques adressées à la théologie traditionnelle prennent racine dans une conviction : la pensée classique minimise le caractère décisif du mode de la révélation, car elle ne s’attarde aucunement au relationnel initié par Dieu lui-même avec l’humanité ; elle disserte sur l’être de Dieu comme si ce Dieu n’avait contracté aucun lien singulier avec un peuple historique et ne s’était pas immiscé dans le devenir de l’humanité au point de s’y incarner » (p. 240).

Mais cette théologie est aussi incapable de rencontrer la dramatique question soulevée par Auschwitz, question déjà présente par l’existence du mal perçu comme injuste, mais poussée comme au paroxysme par cet événement. Si Dieu est vraiment tout-puissant, peut-il être juste en n’utilisant pas sa puissance pour empêcher le mal ? Le discours classique disant que le mal trouve finalement place positive dans le plan global de Dieu est devenu insupportable.

Mais ce Dieu changeant ou impuissant est-il encore vraiment Dieu, un Dieu transcendant et tout autre ? N’est-il finalement rien d’autre qu’une sorte de surhomme, un humain un peu plus parfait que nous, ou une projection de notre imaginaire ?

4. Légitimité et pertinence du langage anthropomorphique

Nous voici donc renvoyés à notre question. L’anthropomorphisme consiste à « attribuer à Dieu les sentiments, les passions, les idées et les actes de l’homme ». Cette manière de faire est-elle adéquate ou légitime en théologie chrétienne ?

La théologie chrétienne, en particulier dans la tradition occidentale, est traversée par une recherche de rationalité. Cet effort a trouvé un premier grand déploiement au Moyen Âge, Thomas d’Aquin en étant le représentant le plus systématique. Les derniers papes, tant Jean-Paul II que Benoît XVI, sont intervenus à diverses reprises pour valoriser ou défendre cette responsabilité de la raison. Or c’est précisément au nom de la raison ou de l’exigence philosophique que le discours anthropomorphique a été critiqué, ce discours étant identifié aux mythes païens, eux-mêmes identifiés à des fables…

Ne peut-on dès lors se poser la question : une revalorisation du langage des images peut-elle être conciliable avec les exigences rationnelles de la théologie ? Autrement dit, le Dieu partagé de Duquoc, ce Dieu qui hésite, qui modifie ses plans, qui exprime colère ou tendresse, au gré des comportements humains, etc., ce « Dieu affecté » selon le récit biblique, n’est-il que l’expression d’une conception archaïque de la divinité, dont il faut se libérer, ou l’effet d’un langage lyrique et poétique qui n’a pas sa place dans une théologie sérieuse ? Ce Dieu imagé est-il bien celui que confesse notre foi ? Compte tenu du caractère très sobre du Nouveau Testament cet égard, on pourrait par ailleurs faire remarquer que c’est sur les figures de l’Ancien Testament que Duquoc s’appuie pour l’essentiel de son questionnement.

La théologie est portée par une triple conviction. D’abord, nous n’avons pas d’accès immédiat à Dieu : nous ne pouvons le rejoindre que par les traces de son action dans notre humanité, c’est-à-dire sur la base de l’interprétation que nous donnons de la réalité de notre monde, de notre histoire et des événements, et en particulier de l’histoire de Jésus. Ensuite, nous confessons que l’être humain est image de Dieu, que Dieu nous a fait à son image et à sa ressemblance. Enfin, Dieu est le Tout Autre, être transcendant, qui dépasse toute expression et échappe à toute définition.

Si nous prenons au sérieux ces trois convictions, nous pouvons en tirer l’un ou l’autre principe herméneutique ouvrant à une réponse à nos questions.

4.1 Les analogies relationnelles

On sait le rôle que joue l’analogie dans la démarche théologique de Thomas d’Aquin. Mais il s’agit toujours d’un usage ontologique de l’analogie : à partir de la perfection plus ou moins grande des êtres, on remonte à l’être de Dieu comme perfection absolue. Une autre forme d’analogie est cependant aussi possible et, dans le contexte de notre culture, elle me semble nettement plus féconde.

Pour le croyant, personnellement et communautairement, Dieu n’est pas le résultat d’un raisonnement, l’objet de l’aboutissement intellectuel d’un processus de preuve de type causal. Dieu est un Autre avec lequel une relation est vécue. Il est un Tu. Typiquement, la prière qui est au cœur de la foi chrétienne, s’adresse à un Tu. Et ce tu est bien personnel. De plus, cette relation est constamment dite expression d’un amour : le croyant, le priant aime Dieu, et Dieu aime l’être humain ou l’humanité, cet amour divin étant confessé comme le premier : Dieu nous a aimés le premier ; tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur…

Dans notre expérience la plus fondamentale, la relation vraie est nécessairement réciproque. Si l’autre est indifférent à la relation, cette relation manque gravement de vérité, elle n’est en tout cas pas de l’ordre de l’amour. En ce sens, concevoir une véritable relation qui soit de l’ordre de l’amour, mais qui ne soit pas réciproque, est-ce vraiment une démarche intellectuelle raisonnable ? De ce point de vue, la comparaison utilisée par saint Thomas : un homme qui se déplace par rapport à une colonne, qui n’est évidemment pas affectée par le déplacement de l’homme, est pour le moins malheureuse, car dans la comparaison la colonne représente Dieu ! Thomas est conscient de ce que l’analogie n’est pas tout à fait adéquate, mais elle est révélatrice. Elle illustre l’affirmation selon laquelle nous avons une relation réelle à Dieu, mais entre Dieu et nous, il n’y a qu’une relation de raison. Cette affirmation répond à la logique du système métaphysique, mais cette logique raisonnable est-elle capable de rendre raison de l’expérience religieuse fondamentale, de l’expérience de la foi ?

Je relève une phrase très soulignée de la première prédication du préposé général de Jésuites, le P. Adolfo Nicolás, juste après son élection, le 21 janvier 2008 : « Plus nous devenons serviteurs, et plus Dieu y trouve son plaisir ». Il s’agit bien là de l’expression d’un Dieu affecté.

La révélation de Dieu tout au long de la Bible, dans l’histoire du peuple et dans l’histoire de Jésus, s’exprime dans le récit. On sait l’importance et la signification de l’exégèse narrative. La théologie ne devrait-elle pas elle-même intégrer davantage le récit dans le développement de sa propre réflexion, le récit au présent ? L’annonce de l’Évangile comme bonne nouvelle au présent, en lien avec les situations réelles, ne peut se faire à partir d’une réflexion sur les principes. Du point de vue éthique et sacramentel, parler de la miséricorde de Dieu en rapport avec les expériences d’échec du couple et du mariage et de l’instauration de nouveaux liens, en rapport avec les situations dramatiques qui conduisent à l’avortement[19], en rapport avec les chemins d’humanité cherchés par les homosexuels, ou encore parler du ministère en lien avec la vie réelle des communautés, des initiatives et responsabilités exercées, etc., tout cela peut-il se faire seulement à partir de principes généraux déclarés intemporels et intangibles ? Ne faut-il pas intégrer dans la réflexion proprement théologique un certain nombre de récits de vie, récits d’échecs comme récits d’ouverture, en prenant en compte les relations qui s’y vivent, relations de rejet et relations d’accueil, en cherchant à y discerner ce qui est signe véritable de vie, de vies brisées et ressuscitées, et en y lisant des signes de Dieu ? Et en ce qui concerne les ministères, ne faut-il pas davantage intégrer les récits de vie des communautés chrétiennes ? N’est-ce pas précisément ce que nous révèlent les gestes, les paroles, les paraboles de Jésus ?

Si, par ailleurs, le rapport à Dieu est réellement relationnel, n’est-ce pas à partir de l’expérience des relations humaines qu’il faudrait chercher à dire la relation à Dieu et la relation qui est celle que Dieu entretient vis-à-vis de nous ? Pour ce faire, il y a lieu de valoriser explicitement les analogies humaines.

La théologie moderne et contemporaine a de plus en plus tendance à parler d’un Dieu qui n’intervient pas, qui n’interfère pas dans le cours naturel des choses. Le développement des sciences physiques et biologiques, tout comme celui des sciences de la vie et de son origine y contribuent fortement. Pensons aux débats autour du créationnisme ou de l’Intelligent Design. Mais n’est-ce pas alors parler d’un Dieu lointain et étranger à notre existence, d’un Dieu indifférent ? Si Dieu n’intervient pas, n’est-il pas finalement une abstraction insensible ? On sait tout le reproche, si souvent répété : si Dieu a la possibilité de prévenir ou d’empêcher le mal et qu’il ne le fait pas, ce Dieu peut-il être bon, n’est-il pas coupable de non-assistance à personne en danger ? C’est toute la problématique dramatique de la Shoah. Je ne vais pas entrer ici dans cette question du mal très complexe et difficile, mais bien m’arrêter un instant sur la question de la relation de Dieu à notre histoire.

Et-il alors possible de penser une présence active de Dieu en d’autres termes ?

Duquoc écrit ceci : « Le retrait de Dieu, fortement souligné dans la théologie juive, peut être interprété comme la forme métaphorique de sa contraignante proximité ; il indiquerait paradoxalement son radical engagement dans notre histoire » (p. 130). Edward Schillebeeckx, de son côté, parle de « la proximité furtive du Dieu non expérimentable[20] ». Ces expressions sont paradoxales. Les analogies de la relation humaine peuvent nous permettre de parler de Dieu en ce sens. Je prends deux exemples.

Dans une famille, si un jeune, grand adolescent ou adulte, va à la dérive, les parents savent intuitivement qu’intervenir de façon directe serait reçu comme une atteinte intolérable à la liberté et aurait probablement l’effet inverse de ce qui est recherché. La relation d’amour qui, à ce moment, ne peut plus être vécue dans la totale réciprocité de la part du jeune, est vécue par les parents à la fois dans le souci profond et la souffrance, et dans l’ouverture et l’accueil permanents, la porte ouverte, dans l’espérance : cette présence patiente et silencieuse, apparemment inactive et en tout cas non-interventionniste, est une réelle présence et elle peut se montrer efficace, sans être en aucune manière contraignante. La présence de Dieu, vécue parfois comme absence, respectant les libertés, n’est-elle pas de cet ordre ?

Autre exemple : on sait toutes les difficultés entraînées par une théologie sacrificielle disant que la mort du Christ a été voulue par Dieu pour la réparation des péchés. L’image de ce Dieu vengeur et cruel, judiciaire ou comptable, chanté par le Minuit chrétiens, suscite scandale, révolte et rejet. Dans une situation de conflit guerrier, des parents peuvent être fiers du sacrifice de leur fils mort au combat ou dans la résistance pour la cause de la liberté ou de la dignité du peuple. Cette fierté n’enlève rien à la douleur. Mais on peut dire que lorsque leur fils s’est engagé, en étant conscients des risques qu’il prenait, les parents ont accepté d’en faire le sacrifice ; ils ont donné leur fils. De même, lors de l’attaque des tours de New York en septembre 2001, on a entendu des pompiers dire leur fierté vis-à-vis de leurs compagnons qui s’étaient risqués pour sauver d’autres vies et sont morts au feu. Ces analogies humaines contemporaines permettent de donner sens à une expression théologique qui, dans sa formulation générale et abstraite, semble attribuer à Dieu des attitudes proprement inhumaines.

Il faut ajouter une dimension importante de la présence de Dieu, qui se révèle dans les évangiles et dans la vie des croyants : Dieu se donne présent dans l’action humaine portée par l’amour et qui ouvre la vie. Cette présence n’est cependant reconnue comme telle que par le croyant, reconnaissance qui est parfois celle de la foi qui naît au cœur même de la relation.

4.2 La clé christologique

Duquoc écrit que le titre clé de la révélation du Dieu biblique est le Serviteur (p. 223). Pour comprendre le sens de la destinée de Jésus, les écrits néotestamentaires font appel à l’image du Serviteur reprise au livre d’Isaïe. En quoi cette image nous permet-elle d’éclairer notre réflexion sur l’anthropomorphisme et l’appel aux analogies humaines pour parler de Dieu ?

En reconnaissant Jésus comme Fils de Dieu, c’est la figure de Dieu lui-même qui se trouve déterminée (ou compromise, selon un mot utilisé fréquemment par Duquoc) par celle du Serviteur. Non pas un Dieu impuissant, mais un Dieu qui choisit de se dépouiller de toute puissance, d’assumer une position de radicale faiblesse, en se livrant désarmé au jeu dramatique des forces et des passions humaines. En ce sens, l’image du Serviteur constitue une véritable « subversion du divin » (titre donné à la troisième partie du livre). On peut sans doute dire qu’une interprétation trop étroitement christologique de ce titre ne prend pas en compte ce que signifie un tel titre pour le partenaire divin de l’alliance avec l’humanité. « La faiblesse est un qualificatif relationnel, elle est l’objet d’une décision et non point l’essence de son être. Elle est une manière de corriger la toute-puissance, non par un concept qui l’atténue ou la nie, mais qui la subvertit. Les deux qualificatifs sont inséparables dès qu’on les pense comme des relations et non comme des en-soi » (pp. 251-252).

Jésus, dans son existence et sa pratique relationnelle apparaît ainsi comme une figure décisive du rapport relationnel que Dieu entretient avec l’humanité. Jésus signifie ce qu’est Dieu pour nous par le biais de paraboles, paraboles qui s’appuient sur l’image humaine et les relations humaines, parfois paradoxales, pour dire l’attitude de Dieu à notre égard. Nombre de ces paraboles ne nomment pas Dieu, mais elles disent Dieu par le biais de situations qui mettent en scène des relations humaines. Attribuant à Dieu des qualités et des attitudes humaines, ces paraboles sont anthropomorphiques. Ces qualités attribuées à Dieu ne sont cependant pas des perfections abstraites : le caractère paradoxal des paraboles nous en garde.

Bien plus, reconnaître Jésus comme Fils de Dieu, nous dit que Dieu en lui-même est relationnel, relation de Père et de Fils et relation d’amour réciproque. Cela nous fonde d’autant plus à parler de Dieu en termes relationnels. Or la seule expérience que nous ayons des relations est précisément celle des relations interpersonnelles.

4.3 Le passage critique

Le langage imagé anthropomorphique demande cependant une double attention critique.

Il faut d’abord tenir compte de ce que le texte biblique est l’expression d’une culture et d’un monde qui ne sont plus les nôtres. Cette distance est particulièrement vraie en ce qui concerne notre conception de la nature et de son autonomie, et du rapport de Dieu à la nature : quelles que soient les circonstances, Dieu n’arrêtera pas pendant un moment le cours du soleil autour de la terre, il ne refoulera pas par son souffle les eaux de la mer, ni ne calmera brusquement les eaux déchaînées en tempête sur un lac… Cette distance critique est la plus évidente. Elle demande que les images auxquelles nous faisons appel soient davantage en consonance avec notre expérience.

Mais il est une autre distance critique plus fondamentale. L’anthropomorphisme projette en Dieu des émotions, des sentiments, des décisions ou hésitations d’ordre humain. Mais ce Dieu est aussi le Tout Autre. Il y a analogie, et celle-ci est le fondement d’un langage sur Dieu. L’analogie demande immédiatement à être critiquée, limitée et à la limite niée. Dieu est invoqué comme Père, mais il n’est pas tel que les pères que nous connaissons, qui engendrent par relation sexuelle. Notre langage relationnel appliqué à Dieu est un langage métaphorique, qui renvoie au-delà de lui-même. En utilisant des images relationnelles, intuitivement, on sait sans doute assez bien que c’est une manière de dire, alors que nous ne savons pas clairement ce que cela signifie en Dieu lui-même. Plus que le langage imagé, le langage métaphysique de l’être appliqué à Dieu comporte un risque de donner à croire qu’on sait ce qu’est Dieu, ce qu’est son essence en elle-même. Privilégiant l’analogie ontologique plutôt que l’analogie relationnelle, ce n’est peut-être pas par hasard que saint Thomas semble préférer le nom de Verbe à celui de Fils quand il s’agit de préciser l’identité de la deuxième personne au sein du mystère divin. Les conséquences négatives de cette approche en théologie et en catéchèse doivent être soulignées. À partir de la compréhension et de la définition métaphysique de Dieu, on construit, par déduction, une certaine image de Jésus. Puisque Jésus est Fils de Dieu, et donc Dieu, il devait avoir pleinement conscience de sa divinité, être en permanence en vision face à face, et donc il devait aussi pleinement savoir le tracé de sa destinée le conduisant à la croix ; il était tout-puissant comme Dieu, et ce n’était donc que par décision humaine qu’il n’usait pas en permanence de cette toute-puissance, etc. L’identification de Jésus au Fils de Dieu, approché et compris à partir des catégories métaphysiques de l’être, conduit ainsi à nier son humanité réelle comme existence limitée et contingente.

Si l’anthropomorphisme est légitime, il ne peut l’être que comme anthropomorphisme critique. L’affirmation doit constamment être accompagnée de la négation. Un exemple qui touche une expression qui apparaît essentiellement métaphysique : l’idée de préexistence dit en terme abstrait ce qui est évoqué par le prologue de Jean ou par l’hymne aux Philippiens. « Au commencement était le Verbe… » La préexistence est à l’évidence un terme temporel. Jésus est reconnu Fils de Dieu, appartenant à l’être divin lui-même. Mais Jésus est un homme de notre histoire, clairement situé sur la ligne du temps historique. Sur cette ligne du temps, il y a un avant Jésus et un après Jésus. C’est de ce Jésus que nous disons qu’il est le Fils de Dieu, et cette confession de foi a une portée ontologique, puisqu’elle dit quelque chose de ce qu’il en est à la fois de Jésus et de Dieu lui-même. Mais alors qu’en était-il de Dieu avant la naissance historique de Jésus ? Si nous écartons les théologies adoptianistes, nous disons que le Logos ou le Fils était en Dieu, mais nous suggérons en même temps qu’il n’était pas encore Jésus… On ne s’est jamais demandé, me semble-t-il, si de fait ce terme de préexistence n’était pas fondamentalement un anthropomorphisme. Nous utilisons pour parler de l’identité de Jésus comme Fils, donc de son identité divine, d’une catégorie, le temps, qui relève directement de notre expérience et n’est pas une catégorie métaphysique relevant de l’être de Dieu. Nous sommes dans le temps. Toutes nos représentations sont marquées par le temps. Mais que signifie le temps en Dieu ? Nous ne savons pas. Nous sommes amenés à dire qu’il n’est pas dans le temps comme nous. Et que par conséquent vouloir réfléchir à la relation interne à la divinité, indépendamment de notre expérience de Jésus, est privé de raison et de sens. L’attribution de la préexistence au Fils ou au Verbe n’est pas illégitime, bien au contraire, mais elle nous interdit de chercher à penser cette relation en Dieu indépendamment de l’expérience croyante de la rencontre de Jésus. Nous sommes aussi conditionnés par l’espace : on pourrait faire une réflexion analogue au sujet du terme incarnation, qui est de l’ordre du mouvement spatial. De ce point de vue, je me retrouve pleinement dans la réflexion de Schillebeeckx, dans un texte qui constitue un peu son testament spirituel :

« Nous savons ce que Dieu peut signifier pour nous dans la médiation de Jésus, mais une fouille spéculative dans l’Être intradivin dépasse même notre connaissance de la Tri-unité telle qu’elle se révèle dans l’économie du salut. Je crois en la manifestation trinitaire de Dieu dans notre histoire du salut (le credo chrétien), et de plus je crois que la manière trinitaire par laquelle, pour les chrétiens, Dieu se manifeste dans notre histoire a son fondement dans l’Être de Dieu lui-même. Il s’agit là du coeur du dogme trinitaire. Mais j’abandonne toute autre spéculation à l’Être de Dieu inconnaissable et absolument libre[21]. »

5. Langage anthropomorphique et ontologie

À la suite de Duquoc, je suis convaincu qu’aujourd’hui le langage imagé de type relationnel est plus fécond et finalement plus fondé en théologie chrétienne que le langage proprement ontologique. Cette affirmation n’est pas une critique de la pertinence du travail théologique médiéval dans le contexte culturel qui était le sien. Mais précisément notre contexte culturel est autre. Cela signifie-t-il qu’il faut opposer anthropomorphisme et ontologie ? Certainement pas. Le langage anthropomorphique, qui parle de Dieu en lui attribuant des expériences proprement humaines, n’a de sens que sur fondement d’une réelle ontologie. En effet, pour le croyant de tradition chrétienne, Dieu n’est pas seulement une idée, ni une représentation imaginaire. Il n’est pas non plus ni le Grand Tout, ni l’Ultime réalité, ni l’énergie qui anime le cosmos. Il est bien un Tu personnel, un Autre avec lequel nous sommes invités à établir ou vivre une relation, parce que lui-même a pris l’initiative de la relation. Nous recevons à la fois le témoignage de cette initiative dans les écrits du peuple croyant d’Israël et dans ceux de la première communauté des disciples de Jésus, qui a reconnu en lui un geste de Dieu lui-même, témoignage porté par la tradition vivante de l’Église dans laquelle nous nous situons. Les images et les analogies humaines sur lesquelles nous nous appuyons pour parler de Dieu prétendent bien parler de cet Autre qui existe indépendamment de nous et qui fonde notre existence.

Il y a une autre inclusion de la dimension proprement ontologique dans le langage théologique anthropomorphique : la nomination de Dieu comme Dieu trinitaire, Père, Fils et Esprit a bien l’intention et la prétention de dire quelque chose de fondamental en ce qui concerne l’être de Dieu lui-même, comme Schillebeeckx le dit très clairement.

La dimension ontologique de l’acte de foi étant ainsi clairement reconnue, la question est de savoir quel langage il s’agit de privilégier pour dire ce Dieu qui est l’objet de l’acte de foi : j’opte pour le langage relationnel, qui fait appel aux expériences et aux images humaines, en ajoutant que le travail de la théologie est, entre autres, de penser les conditions d’un anthropomorphisme critique lorsqu’on veut parler de Dieu. Mais ce travail réside aussi et d’abord dans le discernement des analogies ou des métaphores les plus pertinentes et porteuses de sens dans l’expérience humaine pour un dire de Dieu qui soit signifiant dans le contexte présent.

 

Je conclus par deux brèves expressions personnelles.

Je tiens à dire toute ma reconnaissance à l’Ordre dominicain : mes supérieurs au niveau provincial et vicarial et les maîtres généraux successifs, Damian Byrne, Timothy Radcliffe et Carlos Azpiroz, mais aussi tous mes frères, qui m’ont témoigné de leur confiance et m’ont soutenu aux moment plus difficiles. C’est l’Ordre qui a suscité en moi le goût de la théologie et la liberté du travail d’intelligence de la foi. Je rends grâce en particulier à deux théologiens récemment disparus, de qui j’ai beaucoup reçu, Christian Duquoc et Edward Schillebeeckx, et aussi à Gustavo Gutiérrez qui m’a beaucoup inspiré, et qui a reçu en même temps que moi le titre de Maître en théologie.

Il se fait que cette année j’ai fêté les cinquante ans de ma profession dans l’Ordre. Je n’ai jamais regretté cet engagement. De plus en plus j’ai pensé et vécu ma vocation non d’abord à partir de mon ordination presbytérale, mais bien à partir du ministère théologique au service de la Parole de Dieu. Cela répond pour moi à ce que dit notre Constitution fondamentale, qui cite la lettre qu’Honorius III adresse à tous les évêques en 1221 : « la profession nous incorpore à l’Ordre et nous voue à l’Église d’une façon nouvelle, “en nous députant totalement à l’évangélisation de la parole de Dieu” ».



[1] Le texte prononcé lors de cette célébration a été quelque peu allégé par rapport à celui-ci. Une première ébauche de ce texte a été présentée lors d’un colloque en hommage à Christian Duquoc, organisé par Espaces, à Mondorf (Luxembourg), en janvier 2008, peu de temps avant son décès.

[2] L’islam se situe dans la ligne de cette tradition en condamnant toute image, toute représentation figurative de l’être humain (sauf dans certaines traditions iraniennes) et a fortiori toute représentation de Dieu. Il s’agit aussi de préserver l’absolue transcendance de Dieu.

[3] Paris, Grasset, 2005.

[4] Interview dans La Libre Belgique, du 8 mars 2005.

[5] Paris, Cerf, 2006. Christian Duquoc est décédé en septembre 2008.

[6] DVD 2002.

[7] Volume 1, Les mots, sous « anthropomorphisme », Paris, Cerf, 1968.

[8] Dans son dialogue avec Euthyphron, Platon met sur les lèvres de Socrate cette question : « Tu crois sérieusement qu'entre les dieux il y a des querelles, des haines, des combats, et tout ce que les poètes et les peintres nous représentent dans leurs poésies et dans leurs tableaux, ce qu'on étale partout dans nos temples, et dont on bigarre ce voile mystérieux qu'on porte en procession à l'Acropolis, pendant les grandes Panathénées? Euthyphron, devons-nous recevoir toutes ces choses comme des vérités ? » (6 b-c).

[9] Quolibet IV, a. 3, n. 18.

[10] « Le Dieu Ipsum Esse subsitens n’est pas une trahison du Dieu révélé, une réduction du Dieu qui se révèle gratuitement au Dieu conclusion ultime de la métaphysique. Selon le projet spéculatif de S. Thomas, c’est la structure nécessaire du Dieu biblique, personnel et vivant, le présupposé ontologique qui rend intelligibles les interventions historiques de Dieu. Alors qu’une théologie biblique suit l’ordre concret et historique selon lequel Dieu s’est révélé aux hommes, la théologie spéculative organise les attributs de Dieu selon leur ordre d’intelligibilité. Elle s’attache à ce qu’il y a de plus nécessaire, de plus intelligible en Dieu, en faisant abstraction du devenir historique de la Révélation, c’est-à-dire de l’ordre selon lequel l’homme a pris connaissance du mystère de Dieu. » (Claude Geffré, Introduction à la question 1 de la Somme théologique de S. Thomas : Thomas d’Aquin¸ Somme théologique, Paris, Cerf, 1984, pp. 147-148. – Les citations de la Somme sont faites à partir de cette édition ; référence : ST.)

[11] Cf. l’introduction de Jean-Hervé Nicolas aux questions 2 et suivantes de la Somme théologique.

[12] ST, Ia, Q. 2, art. 2 et ad 1.

[13] ST, Prologue à la Question 3.

[14] ST, Ia, Q. 13, art. 3.

[15] ST, Ia, Q. 20, art. 1.

[16] Ainsi, le Petit catéchisme des diocèses de Belgique de 1946, directement inspiré du Catéchisme du Concile de Trente, donne une série de questions et de réponses à propos de Dieu :

« Qu. 24 : Qu’est-ce que Dieu ? – Dieu est un pur esprit, infiniment parfait, Créateur et souverain Maître du ciel et de la terre, origine et fin de toutes choses.

Qu. 26 : Pourquoi dit-on que Dieu est infiniment parfait ? – On dit que Dieu est infiniment parfait, parce qu’il possède toutes les perfections, et que ses perfections sont sans limites.

Qu. 27 : Citez quelques perfections de Dieu. – Dieu est infiniment puissant, sage et saint ; Il est infiniment bon, miséricordieux et juste ; Il est immuable, éternel et présent partout.

Qu. 29 : Dieu voit-Il tout et sait-Il tout ? – Dieu voit tout, même nos pensées les plus secrètes ; Il sait tout, même les choses à venir. »

 

[17] ST, Ia, qu. 13, a. 7.

[18] Id., ad 2.

[19] Est-il éthiquement et théologiquement légitime et responsable de parler de l’embryon, dès la première cellule fécondée, en termes exclusivement ontologiques (personne humaine), sans aucune façon intégrer la dimension relationnelle. La fécondation qui est la suite voulue et l’expression d’un acte d’amour au sein d’un couple harmonieux, et celui qui est la conséquence dramatique d’un viol utilisé systématiquement dans une situation de guerre comme arme pour détruire la personne, est-elle fondamentalement la même réalité, les circonstances, heureuses ou dramatiques, n’étant qu’accidentelles et donc réellement secondaires ?

[20] Edward Schillebeeckx, « L’identité chrétienne : défi et mise au défi. À propos de l’extrême proximité du Dieu non expérimentable », Angelicum, vol. 82, 2005/4, pp. 849-867 ; traduction de « Christelijke identiteit, utidagend en uitgedaagd. Over de rakelinse nabijheid van de onervaarbare God », Ons rakelings nabij. Gedaanteveranderingen van God en geloof. Ter ere van Edward Schillebeeckx, Nijmegen, DSTS, 2005, pp.13-32.

[21] Article cité, pp. 857-858.

 

La place de l'église orthodoxe dans la nouvelle Europe

Christine Chaillot

La place de l’Église orthodoxe dans la nouvelle Europe

mardi 1er juin 2010 à 20h15 Forum Renaissance, Avenue de la Renaissance, 40 - 1000 Bruxelles

Cette présentation a été préparée pour un public œcuménique. Nous voici au Forum Renaissance pour parler de la place de l’Église orthodoxe dans la nouvelle Europe. En effet, de nos jours, l'Europe se diversifie religieusement, y compris dans le cadre chrétien. Un nombre croissant de chrétiens orthodoxes viennent travailler et s'établir en Europe occidentale. Apprendre à connaître l'histoire des communautés orthodoxes en Europe orientale et occidentale au XXe siècle et à l'analyser ne peut qu'aider à mieux comprendre leur passé pour mieux préparer l'avenir de toute la nouvelle Europe unie encore en expansion, dans un esprit de dialogue informé.

Le 25 janvier 2010, dans un discours d’ouverture lors d’un Colloque International à l'Alliance française à Paris, le président du Conseil européen, Monsieur Herman van Rompuy, a, entre autres, parlé des racines chrétiennes de l'Europe. Ainsi il a observé que: « Les deux premiers moments d’unification européenne ont été, d'abord, la chrétienté latine du Moyen-Âge, puis la république des lettres du XVIIIe siècle ». Concernant la chrétienté, il a remarqué que « Du XIIe au XVe siècle, la chrétienté latine était unie religieusement et donc culturellement. Partout en Europe, la foi chrétienne structurait la vie quotidienne »[1].

On remarque que Monsieur van Rompuy ne fait aucunement référence aux chrétiens orthodoxes de l’Europe orientale. Il est vrai que les orthodoxes sont mal connus et ne font pas toujours tout ce qu’il faut pour se faire connaître. Cela s’explique en partie par l’histoire de leurs communautés, souvent des émigrés arrivés en Europe occidentale dans des conditions très difficiles que nous résumerons plus tard et qui ont voulu rester discrets dans un monde majoritairement catholique et protestant. Il y a aussi d’autres causes bien sûr.

Mais commençons par donner une introduction  de l’histoire de l’Église orthodoxe en Europe au XXe siècle. Comme le disait le Père Irénée Dalmais, un père dominicain grand spécialiste de l’Orient chrétien, il faut connaître au moins deux cents ans d’histoire pour pouvoir analyser l’histoire présente.

Dans un ouvrage collectif, L’Église orthodoxe en Europe orientale au XXe siècle que j’ai édité en 2009 (Paris, Cerf)[2], dans la préface, le métropolite Kallistos Ware, ancien professeur à l’université d’Oxford, dit que : « Pour les chrétiens orthodoxes d’Europe orientale, le XXe siècle a été une époque troublée, avec des défis majeurs mais aussi avec de nouvelles espérances. L’histoire de l’orthodoxie durant les cent dernières années fut marquée par trois événements principaux. Tout d’abord, le début du siècle fut marqué par deux événements décisifs : en Russie la révolution bolchévique de 1917 ; et en Asie Mineure la défaite de l’armée grecque en 1922 qui fut suivie en 1923 par les échanges de populations entre la Grèce et la Turquie, ce qu’on appellerait aujourd’hui un « nettoyage ethnique ». Par conséquent, en Russie, l’Église orthodoxe la plus nombreuse et la plus influente passa sous la domination de l’athéisme militant communiste, et pendant les 70 ans qui suivirent elle fut en butte à des persécutions, tantôt directes et violentes pendant les années 1920 et 1930 puis à nouveau au début des années 1960, tantôt indirectes et sournoises dans la période qui suivit la Seconde guerre mondiale.

Quant au désastre de 1922-1923 en Asie Mineure, il priva le patriarcat œcuménique de Constantinople de la grande majorité de ses fidèles… Les Grecs orthodoxes restés à Constantinople ont été victimes de pressions considérables de la part des autorités turques et ils vivent à présent dans un état d’isolement douloureux.

Le second événement décisif qui marqua l’histoire de l’orthodoxie au XXe siècle fut l’expansion du communisme de l’Union soviétique en direction des pays de l’Europe de l’Est dès 1945 et dans les années qui suivirent. C’est ainsi que les Églises orthodoxes de Serbie, Roumanie, Bulgarie, Pologne, Albanie et Tchécoslovaquie passèrent sous régime athée et environ 85% de la totalité des chrétiens orthodoxes vécut alors sous régime communiste.  Malgré tous les obstacles dressés sur la route des orthodoxes dans tous ces pays, malgré toutes les interférences de l’État, les persécutions, sauf en Albanie, furent bien moins sévères que ce ne fut le cas en Russie durant les années 1920 et 1930. Comme dans la Russie après la guerre, sous Staline, le but des autorités communistes dans les autres pays d’Europe de l’Est (excepté l’Albanie) consistait à contrôler plutôt qu’à anéantir l’Église.

Le troisième événement décisif fut quant à lui plus encourageant pour l’Église orthodoxe : ce fut l’effondrement soudain mais décisif du communisme en 1988-1989. Par conséquent toutes les Églises orthodoxes, à l’exception du patriarcat œcuménique à Istanbul en Turquie, bénéficient aujourd’hui d’un soutien actif de l’État, ou du moins d’une neutralité positive ».

Et que dire de la situation contemporaine de l’Église orthodoxe en Europe orientale ?

En Grèce[3], et de manière moins significative à Chypre, ce sont les seuls pays au monde où de, par la constitution, l’Église orthodoxe est l’Église officiellement « établie » du pays, bien que dans certains pays anciennement communistes, surtout en Russie et en Roumanie, l’Église orthodoxe n’est pas loin d’avoir de facto une position de ce genre.

Selon Monseigneur Kallistos, « en Grèce et à Chypre, l’Église n’a plus sur les gens l’influence qu’elle a eue dans le passé. On pourrait dire la même chose pour d’autres pays européens. Depuis les années 1950 les gens ont perdu l’habitude d’aller à l’église, et de nos jours il est probable que la proportion de pratiquants réguliers qui se rendent à l’église chaque dimanche n’excède pas 10%. Pourtant sous feu l’archevêque Christodoulos l’Église est restée remarquablement active dans les oeuvres sociales et philanthropiques, et on peut penser que cela va continuer ainsi avec son successeur Hiéronymos, élu en 2008 ».

Que dire des Églises orthodoxes dans les pays anciennement communistes, et plus particulièrement en Russie et en Ukraine, en Géorgie, en Serbie, en Bulgarie et en Roumanie? Dans tous ces pays, à la suite de la chute du communisme (perestroïka), on a vu une restauration impressionnante des structures ecclésiastiques externes, par exemple la croissance du nombre des paroisses (en Russie et en Ukraine, en 1987 il y avait 6800 paroisses ; en 2007 on en comptait 27300), et la croissance du nombre de monastères (19 en 1987 et 716 en 2007), ainsi que le nombre de collèges théologiques (qui a passé de 3 à 70). Cependant, selon Mgr Kallistos, malgré cette remarquable expansion, il faut noter que les pratiquants réguliers ne sont pas plus de 5 à 10% les dimanches ordinaires ; mais on remarque que les gens viennent plus nombreux pour les jours de grandes fêtes[4].

À cette histoire s’ajoute une autre réalité, nouvelle, celle de l’histoire des orthodoxes en Europe occidentale : leur arrivée de plus en plus massive en Europe occidentale dès les années 1990, à la suite de la perestroïka, non plus en tant que réfugiés politiques, mais pour chercher du travail. Peut-on alors parler de réfugiés économiques ? Pas pour ceux qui proviennent des pays d’Europe orientale déjà membres de l’Union européenne, y compris les pays baltes ainsi que la Roumanie et la Bulgarie pays membres depuis 2006[5]. Pour eux les Églises mères sont en train d’organiser de nouvelles paroisses dans toute l’Europe occidentale, dans des pays où les orthodoxes étaient invisibles, comme par exemple en Italie.

Dans un entretien donné en mars 2010 à la télévision italienne, Mgr Silouane, évêque du diocèse orthodoxe roumain d’Italie, a déclaré que la communauté orthodoxe est devenue la deuxième communauté religieuse en Italie. Elle a dépassé la communauté musulmane et compte environ 1,3 million de fidèles. D’autres chiffres, fournis par l'ambassade de Roumanie en Italie, parlent de 900 000 Roumains dans la péninsule italienne.

D'après Mgr Silouane, chaque année dans les paroisses roumaines en Italie sont célébrés en moyenne 8 000 baptêmes et 1200 mariages. On compte 117 paroisses orthodoxes roumaines, et 115 n'ont pas leurs propres locaux, mais utilisent des lieux de culte appartenant à l'Église catholique (prêt gratuit ou avec un petit supplément pour les frais). On compte 145 prêtres orthodoxes roumains qui travaillent en Italie[6].

On ne peut ici, faute de temps, donner d’autres exemples pour d’autres pays d’Europe occidentale et même orientale.

On trouve aussi des orthodoxes, et de différentes juridictions (ou représentations d’un patriarcat ou d’une Église), dans tous les pays d’Europe occidentale, jusqu’en Scandinavie. Pour informations à ce sujet, on peut consulter le livre que j’ai publié, Histoire de l’Église orthodoxe en Europe Occidentale au XXe siècle[7], dans lequel on décrit l’histoire au XXe siècle, et même avant dans certains pays, de l’établissement et de la croissance des communautés chrétiennes orthodoxes dans les pays d’Europe occidentale non associés historiquement à l’orthodoxie.

Voyons à présent les principales questions que se posent les gens à propos des orthodoxes, questions qui sont aussi celles qu’on pose le plus souvent aux orthodoxes. Qui est le représentant de l’Église orthodoxe, ou son chef ? À qui les autorités politiques et chrétiennes oecuméniques peuvent-elles s’adresser pour rencontrer l’Église orthodoxe ?

Ces questions sont complexes, surtout pour ceux qui ne connaissent pas l’histoire ancienne et l’organisation de l’Église orthodoxe. En effet, dans l’Église primitive, il y avait cinq sièges de l’Église indivise : Jérusalem, Antioche, Alexandrie, Constantinople et également Rome jusqu’au malheureux schisme de 1054. Les Églises orthodoxes des Balkans se sont développées à partir du IXe siècle. Elles sont devenues des patriarcats indépendants et des Églises autocéphales, surtout dès le XIXe siècle, ce qui explique qu’il y existe aujourd’hui, mis à part les anciens patriarcats déjà cités, les patriarcats de Russie, Roumanie, Bulgarie, Serbie et Géorgie, ainsi que les Églises dites autocéphales de Chypre, Grèce, Pologne, Albanie, de République tchèque et Slovaquie. Il y a aussi des églises dites ‘autonomes’, comme celles de Finlande ou du Sinaï.

D’autre part, tous les orthodoxes partagent la même foi ainsi que la même vie liturgique et pastorale.

Dans un même pays, non seulement en Europe occidentale, mais parfois aussi en Europe orientale, on trouve des paroisses qui dépendent de différentes juridictions. En Belgique, par exemple, il existe des paroisses orthodoxes qui dépendent des patriarcats de Constantinople, de Moscou, de Géorgie, de Bulgarie, de Serbie et de Roumanie.

Rappelons que le patriarche de Constantinople joue le rôle de « primus inter pares », le « premier entre les égaux », au sein de la famille des Églises orthodoxes, une primauté d’honneur au niveau mondial, selon le canon 3 du Concile de Constantinople de 381. Mais cela ne change rien au fait que tous les patriarcats et Églises orthodoxes ainsi que leurs communautés en diaspora constituent ensemble l’Église orthodoxe universelle.

Cependant un des problèmes principaux est celui du manque d’unité et de coopération entre Églises orthodoxes, dans l’administration ecclésiastique et au niveau des juridictions, par exemple en Macédoine, en Estonie et en Ukraine[8].

Et certains problèmes inter-juridictionnels se retrouvent en Europe occidentale.

L’histoire a lié de manière extrême Église et État. À cela s’ajoute la tentation pour chaque peuple orthodoxe d’afficher son nationalisme ou phylétisme[9].

En Europe occidentale, de nos jours, il fallait donc parvenir à créer un organisme par pays pour réunir l’ensemble des Églises orthodoxes, afin qu’elles puissent s’exprimer d’une seule voix et agir en commun, par exemple sur les plans pastoral ou éducatif, dans les dialogues surtout avec les autres chrétiens mais aussi avec les autorités locales, et aussi par rapport aux affaires du monde. Cela permet de renforcer l’unité des orthodoxes et de coordonner leur travail dans la diaspora.

Afin d’essayer de dépasser cette multiplicité de représentations d’évêques orthodoxes en un seul pays, il fallait donc une coordination des représentations orthodoxes en Europe occidentale ; cela s’est peu à peu organisé par la création d’assemblées des évêques orthodoxes dans chaque pays, et tout d’abord en France dès 1997[10].

D’autres pays européens suivent le même chemin, à savoir la création d’une assemblée épiscopale orthodoxe des différents pays ou régions. Cette démarche a été récemment encouragée par la IVe Conférence panorthodoxe préconciliaire qui a eu lieu au Centre orthodoxe à Chambésy à Genève du 6 au 13 juin 2009.

Ainsi, pour la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg, le métropolite Panteleimon de Belgique (du Patriarcat œcuménique), exarque des Pays-Bas et du Luxembourg a été reçu, le 26 mars 2010, par l’archevêque Siméon de Bruxelles et de Belgique, pour la création d’une assemblée épiscopale orthodoxe de cette région, le Benelux. À la réunion assistaient également l’évêque Athénagoras de Sinope (auxiliaire du métropolite Panteleimon) et le prêtre Serge Model, secrétaire diocésain de l’archevêché orthodoxe russe[11]. Le 23 juin 2010 aura lieu la première  réunion de cette conférence épiscopale orthodoxe du Benelux.

En Allemagne ce fut déjà le 27 février 2010 que les membres de la « Commission de l’Église orthodoxe en Allemagne » (Kommission der orthodoxen Kirche in Deutschland - KOKID) se sont réunis au siège de la Métropole orthodoxe roumaine à Nuremberg et ont décidé ensemble la création de «l’Assemblée des évêques orthodoxes d‘Allemagne». L’Assemblée est composée de dix évêques et de six évêques auxiliaires et sera présidée par le métropolite Augustin d'Allemagne (Patriarcat œcuménique). Elle a élu comme secrétaire général l’hypodiacre Nikolaj Thon (Patriarcat de Moscou) et comme trésorier le père Radomir Kolundzic (Patriarcat de Serbie). Elle permettra de coordonner le travail pastoral parmi les 1,5 millions d'orthodoxes en Allemagne et est considérée comme preuve de l’intégration de l’orthodoxie dans la société allemande[12].

Pour l’Italie, une dépêche du Service orthodoxe de presse (Paris) a noté, les 16 et 17 novembre 2009, à Venise, une réunion d'évêques orthodoxes, qui ont des paroisses en Italie, en vue de la constitution d'une assemblée des évêques orthodoxes[13].

En Suisse, lors d’une réunion le 4 mars 2010, les différents responsables des communautés orthodoxes en Suisse se sont réunis au Centre orthodoxe du Patriarcat œcuménique à Chambésy et ont décidé ensemble la création de «l’Assemblée des évêques orthodoxes de Suisse »[14].

Quant à l'octroi de l'autocéphalie et de l'autonomie des différentes juridictions (patriarcats et Églises) en Europe[15], on a vu une avancée à ce propos lors de la rencontre qui a eu lieu du 10 au 17 décembre 2009 à Chambésy (Genève) ; ce sujet a d’ailleurs été examiné dès 1993 par la Commission préconciliaire. Même si un certain consensus a été atteint, le sujet continue d’être à l’étude car les opinions peuvent diverger sur certains points. Par exemple, certaines Églises orthodoxes (russe, serbe, roumaine, bulgare, polonaise, tchèque et slovaque) pensent qu’il suffit que le Tomos[16] sur l’octroi de l’autocéphalie soit signé par les Primats de toutes les Églises locales. Les délégations d’autres Églises estiment que la seule signature du patriarche œcuménique suffit.

À ce sujet de l'octroi de l'autocéphalie et de l'autonomie, le métropolite Hilarion de Volokolamsk, président du département des relations extérieures du Patriarcat de Moscou, a dit que : « En ce qui concerne la question de l’autonomie des Églises, la délégation du patriarcat de Moscou estime que chaque Église locale est en droit de conférer l’autonomie à l’une de ses parties. Une autre approche serait en contradiction avec le principe de non ingérence dans les affaires internes d’une Église orthodoxe autocéphale »[17]. Mais tous les orthodoxes ne sont pas d’accord avec cela.

De toutes les façons, le plus important c’est que les orthodoxes affichent une position unie et respectueuse des opinions des uns et des autres, sans imposition de pouvoir, en dépassant certains nationalismes parfois exagérés, pour s’intégrer le mieux possible dans le cadre de la nouvelle Europe unie. L’unicité de l’Église orthodoxe ne peut que rendre cette Église plus crédible aux témoins extérieurs.

Signalons qu’il existe des paroisses orthodoxes où les prières se font dans la langue locale, par exemple en français ou néerlandais en Belgique. Dans certaines villes où il n’existe qu’une seule paroisse orthodoxe, certains orthodoxes se réunissent habituellement ensemble pour prier, quelle que soit leur origine et patriarcat. Mais les Églises mères, ou patriarcats, ont actuellement tendance à créer de nouvelles paroisses selon leur langue liturgique d’origine, ce qui tend à affaiblir l’unicité de l’Église orthodoxe.

Dans ce contexte de la nouvelle Europe, notons également la formation des représentations de quelques Églises orthodoxes qui ont été ouvertes auprès des institutions européennes à Bruxelles : le patriarcat œcuménique de Constantinople le fit en 1995 ; l’Église de Grèce en 1998 ; le patriarcat de Moscou en 2002, le patriarcat de Roumanie en 2006, et l'Église de Chypre dès 2009. Là encore, il est possible que la liste s’allonge.

En 1993 avait déjà été fondée une Association interparlementaire orthodoxe (AIO) qui rassemble des parlementaires orthodoxes de vingt-quatre pays européens (Service Orthodoxe de Presse, Paris,181.11, 301.31).

Signalons encore un nouveau pas fait en avant au niveau européen : le Comité de tous les représentants des Églises orthodoxes auprès de l’Union européenne s’est rencontré à Bruxelles le 17 mars 2010 afin de discuter de la participation des Églises orthodoxes dans le dialogue avec les institutions de l’Union européenne par rapport à l’Article 17 (3) du Traité de fonctionnement de l’Union européenne (Treaty on the Functioning of the European Union (TFEU), qui mentionne que : « reconnaissant leur identité et leur contribution spécifique, l’Union va maintenir un dialogue ouvert, transparent et régulier avec les Églises »[18].

Le Comité a décidé d’envoyer une lettre aux présidents des trois institutions principales de l’Union européenne: Herman Van Rompuy (Conseil de l’Europe), Jerzy Buzek (Parlement européen) et José Manuel Barroso (Commission européenne), « afin d’approfondir les relations, la coopération autant que possible ainsi que la compréhension pour parvenir à faire de l’Europe une réalité qui soit positive pour ses citoyens ».

Le Comité souhaite en particulier souligner l’engagement des Églises orthodoxes dans le dialogue entre, d’une part, les Églises des différentes dénominations et les communautés religieuses qui partagent des valeurs communes et, d’autre part, les institutions de l’Union européenne.

Le dialogue entre la communauté politique et les Églises souligné par l’Article 17 (3) est particulièrement bienvenu en tant que manifestation de respect mutuel et comme un signe d’espoir pour une Europe meilleure et un monde stable.

Le Comité a aussi souligné le fait qu’il considère le dialogue pour mettre en place l’Article 17 (3) comme un défi et une chance de promouvoir les valeurs fondamentales ainsi que les principes sur lesquels la culture européenne est basée et sur lesquels elle s’est développée, tels la justice, la paix, la protection de l’environnement, la sensibilité face à des situations de pauvreté et de souffrance, la distribution raisonnable de capitaux financiers, la condamnation et le soin à mettre pour éviter toutes sortes de violences, la protection des enfants et des femmes, l’accès à l’éducation pour tous, un esprit de solidarité mutuelle, la liberté de communication et d’expression, la protection de la liberté religieuse pour les minorités aussi bien que pour les majorités et l’application de la loi…

Voyons à présent ce que l’Église orthodoxe a organisé dans ces domaines qu’on vient de citer, et dans d’autres domaines aussi.

En ce qui concerne la protection de l’environnement, c’est le patriarche Bartholomée de Constantinople qui s’implique beaucoup pour un témoignage chrétien dans le domaine de l’écologie; dès 1989 le patriarcat de Constantinople a voulu que le 1er septembre, début de l’année liturgique orthodoxe, devienne aussi la fête de la création.

Quant à l’aide aux pauvres et aux souffrants, chaque diocèse fait de son mieux pour les aider. Certains ont des fonds d’entraide. En France et ailleurs des prêtres vont visiter les malades et les prisonniers. Dans le système pénitentiaire belge, quatre postes d'aumôniers orthodoxes des prisons ont été reconnus par le Ministère de la Justice.

L’éducation pour les orthodoxes inclut bien sûr l’éducation religieuse. L’enseignement du catéchisme orthodoxe dans les écoles en Europe occidentale existe déjà en Belgique (article 24 de la Constitution belge) depuis le 1erer septembre 1997 dans celles de la Communauté française[19]. septembre 1989 dans les écoles publiques de la Communauté flamande, et depuis le 1

Les professeurs francophones sont formés au Centre de Formation de Théologie Orthodoxe Saint-Jean-le-Théologien à Bruxelles, dirigé par le père Christophe d’Aloisio. L'Institut est jumelé avec le Centre néerlandophone "Orthodox Vormingscentrum de Heilige Johannes de Theoloog" (Nederlandstalig Vormingscentrum), dirigé par le père Dominique Verbeke.

En Allemagne, le catéchisme orthodoxe dans les écoles a été introduit dès 1985 en Nordheim-Westphalie.

En Italie, l'Église orthodoxe roumaine veut demander à l'État la possibilité d'enseigner la catéchèse orthodoxe dans les écoles[20].

Comme on l’a dit précédemment, l’établissement du communisme en Russie et dans d’autres pays d’Europe orientale provoqua l’émigration de très nombreux orthodoxes vers l’Occident. Cela permit, en 1925, la création de l’Institut de Théologie Saint-Serge à Paris pour la formation de prêtres. Cet institut contribua, entre autres, à des échanges oecuméniques profonds entre les chrétiens orthodoxes et occidentaux. Les cours réguliers y sont ouverts à des étudiants non orthodoxes, ainsi que les cours par correspondance.

En novembre 2009 a été inauguré dans les environs de Paris, à Épinay-sous-Sénart, un nouveau séminaire de théologie qui dépend du patriarcat de Moscou.

En 2004 les Écoles de Théologie orthodoxe dans les pays membres de l’Union Européenne se sont rassemblées pour établir un Forum Européen des Facultés de Théologie orthodoxe (EFOST-EU) dont le président est le père Grigorios Papathomas et le siège à Bruxelles.

Ce Forum tenterait d’instaurer une coopération et une communication théologiques interorthodoxes, une coopération théologique interchrétienne et contribuerait au développement du dialogue interreligieux en Europe.

(voir www.efost.net).

Pour les jeunes orthodoxes, la Fédération Mondiale des Mouvements de Jeunesse Orthodoxe, Syndesmos, fondée en 1953 à Paris, organise des rencontres et activités aux niveaux national et international dans le monde entier, y compris en Europe occidentale et orientale (cf père d’Aloisiso, Bruxelles)[21].

Quant à la communication, mentionnons que les orthodoxes ont de plus en plus de médias, dans les langues locales en Europe occidentale  : bulletins paroissiaux (en Belgique, en français, néerlandais, grec, russe), revues, émissions de radio et de télévision et nombreux sites internet. En Belgique, Diakonia est la revue inter-orthodoxe, faite à Bruxelles (français/néerlandais)[22]. Les médias sont une autre manière de faire connaissance avec les orthodoxes.

Que dire à présent du dialogue œcuménique entre les orthodoxes et les autres chrétiens ? Les orthodoxes collaborent aux instances de dialogue entre chrétiens. Au niveau européen, ils sont représentés à la Conférences des Églises Européennes (CEE), dont le président récemment nommé est le métropolite Emmanuel (Adamakis).

Dans le domaine oecuménique, mentionons la rencontre « Ensemble pour l'Europe» qui a eu lieu récemment à Nantes le 13 mars 2010 et qui regroupe des communautés et mouvements chrétiens autour de la recherche d’unité au service de l’Europe[23].

Finalement, que dire du dialogue inter-religieux des orthodoxes en Europe ?

Pour le patriarcat de Constantinople, le métropolite Emmanuel (Adamakis) est responsable du dialogue avec le judaïsme et l’islam.

Signalons que le 26 avril 2010 s'est ouverte à Istanbul la réunion du Conseil européen des responsables religieux. Celui-ci était composé de trente représentants du christianisme, islam, judaïsme, bouddhisme, hindouisme, le sikhisme et le zoroastrisme des pays européens. Il a pour objectif de promouvoir la coexistence pacifique entre les différentes communautés religieuses en Europe[24]. Des orthodoxes y participaient.

À propos du dialogue inter-religieux, j’aimerais relever le travail de l’Archevêque orthodoxe Anastasios de Tirana et Toute l’Albanie, qui est également un des co-présidents du Conseil œcuménique des Églises, et qui a été décoré récemment par la république d’Albanie pour ses efforts pour le dialogue inter-religieux. Dans son article sur l’Albanie publié dans notre livre déjà cité, Mgr Anastasios raconte ce qu’il a organisé dans ce sens. Par exemple, grâce à son bureau appelé “Service de l’amour” (Diaconia Agapès) fondé en 1992 pour répondre aux besoins sociaux du pays, l’Église orthodoxe a dévelopé tout un travail social et philanthropique. Une clinique et d’autres polycliniques orthodoxes reçoivent de nombreux musulmans.

Pendant les crises sociale et politique des années 1992, 1994 et 1997, l’Église orthodoxe a collecté et distribué des milliers de tones de nourriture, d’habits et de médicaments à plusieurs institutions publiques de bienfaisance.

Pendant la guerre du Kosovo en 1999, lorsque l’Albanie accepta près d’un million de réfugiés provenant du Kosovo, l’Église orthodoxe organisa un important programme humanitaire incluant deux camps de réfugiés[25].

D’autre part, par la construction de plus de 300 bâtiments, l’Église orthodoxe a aussi contribué à la croissance économique du pays de manière digne et sans publicité, en offrant de nombreux emplois dans de nombreuses companies locales et à des centaines d’employés.

Rappelons que, pendant presque un siècle, le gouvernement communiste et athée du dictateur staliniste Enver Hoxha (1944-1985) fit tout pour anéantir tout signe de religion dans le pays, y compris le clergé et les fidèles orthodoxes[26].

Pourtant, en décembre 1990, la première liturgie orthodoxe fut à nouveau célébrée, vingt trois ans après la fermeture de toutes les églises. Puis, dès 1991, on put constater un remarquable renouveau spirituel et social, sous la direction de Mgr Anastasios.

Même si certains efforts ont été prodigués comme expliqué plus haut, comment continuer de manifester toujours mieux et plus effectivement l’unité ecclésiale orthodoxe ?  Comment les orthodoxes, pas seulement les responsables, évêques et clergé, mais aussi les fidèles, voient-ils leur avenir en Europe ? Dans sa préface déjà citée, Monseigneur Kallistos Ware se demande –et demande à tous les orthodoxes- quelle est, au XXIe siècle la vocation orthodoxe fondamentale, le kairos que Dieu nous donne ? Quelles  portes s’ouvrent devant les orthodoxes, quelles possibilités, perspectives, défis se présentent aux orthodoxes, et quels sont les dangers et les tentations ?

J’ai déjà parlé de la tentation du nationalisme. À ce sujet, Mgr Kallistos Ware a écrit, toujours dans la préface de notre livre: « Il nous faut « baptiser » nos loyautés nationales pour parvenir à la métanoia ou repentance, dans le sens littéral du mot « changement d’esprit ». En effet, « bien trop souvent les orthodoxes se voient tout d’abord comme étant Grecs, Russes, Serbes, etc, et ils ne se voient que de manière secondaire en tant que membres de l’unique et même Église orthodoxe… Toutefois, notre unité dans l’unique Église du Christ est incomparablement plus précieuse que le patriotisme… Dans l’expérience orthodoxe passée et présente l’ordre véritable des priorités a malheureusement été obscurci… Tout au long du XXe siècle le manque de coopération inter-orthodoxe a perturbé profondément de nombreux dirigeants orthodoxes, et on a cherché des moyens pour manifester de manière plus effective notre unité ecclésiale ; cependant jusqu’à présent trop peu de choses ont été accomplies au niveau pratique ».

Dans la même préface, Mgr Kallistos pose cette autre question cruciale, celle de la sécularisation : « Dans toute l’Europe orientale, que ce soit en Grèce et à Chypre ou dans les anciens pays communistes, l’Église orthodoxe doit faire face au même défi : jusqu’à quel point les Orthodoxes vont-ils réussir à résister aux processus de la sécularisation qui ont déjà mené à un déclin profond la pratique religieuse en Europe Occidentale ? Pendant les 70 ans de gouvernement athée, et en dépit d’innombrables pertes, une minorité importante demeura fidèle à l’Église en Russie. Leur courage et endurance face aux persécutions sont très impressionnants et constituent un des plus grands triomphes du christianisme durant les 2000 ans de son existence. Pourtant on ne peut s’empêcher de se demander si  les tentations plus subtiles du matérialisme séculier ne vont pas, à long terme, être plus destructrices que les persécutions directes ? L’expérience des trente années à venir sera à ce point de vue cruciale.

Quant à l’avenir des communautés orthodoxes en Europe, il reste de nombreuses autres questions auxquelles il est difficile de répondre actuellement. Certaines de ces questions sont posées dans les préfaces des deux livres sur l’Église orthodoxe que j’ai cités[27]. Pourtant, selon Monseigneur Kallistos Ware, en dépit des épreuves travers de laquelle l’orthodoxie a passé au XXe siècle, l’orthodoxie peut vraiment se targuer d’être plus forte en l’an 2000 qu’en 1900. Comme l’a dit Mgr Séraphin évêque roumain en Allemagne, l’arrivée massive des orthodoxes en Europe occidentale ne doit pas être vue comme  une invasion mais comme un apport, avec sa tradition spirituelle, si nécessaire aux chrétiens d’aujourd’hui.

Pour terminer signalons le message important émis par l’assemblée (synaxe) des primats[28] des Églises orthodoxes qui s'est tenue à Istanbul du 10 au 12 octobre 2008.

Dans le Message des primats orthodoxes, les participants ont exprimé leur « désir de poursuivre, malgré toutes les difficultés, les dialogues théologiques avec les autres chrétiens, ainsi que les dialogues interreligieux, en particulier avec le judaïsme et l'islam, étant donné que le dialogue constitue la seule manière de résoudre les différences entre les personnes, en particulier dans une époque comme la nôtre, où toutes les divisions, y compris celles au nom de la religion, présentent une menace pour la paix et l'unité des hommes ».

Il y est aussi dit qu’« un fidèle témoignage du message de  rédemption de l'Église orthodoxe suppose également le dépassement des conflits internes de l'Église orthodoxe par l’apaisement des tensions nationalistes, ethniques et idéologiques du passé, car c’est seulement de cette manière que la parole orthodoxe aura un impact efficace sur le monde contemporain »[29].

Je vous remercie de votre attention.



[1] Orthodoxie.com 27 janvier 2010. En conclusion, il note que "La perte de références historiques, religieuses ou philosophiques dans l'industrie culturelle que nous vivons aujourd'hui est véritablement une menace pour la culture européenne et la culture tout court."=

[2] On y parle de l’Église orthodoxe dans dix-neuf pays, y compris dans des pays on l’on ne s’attend pas à voir des orthodoxes, par exemple en Hongrie. Je donnerai de nombreuses références de ce livre dans ma présentation.

[3] N’oublions pas que le patriarcat œcuménique de Constantinople compte un nombre important de fidèles en dehors de la Turquie : non seulement en Grèce, dans le nord du pays, dans ce qu’on appelle les « nouveaux territoires » qui sont incorporés au niveau administratif à l’Église de Grèce, en Crète, dans le Dodécanèse, au Mont Athos, et aussi dans la grande « diaspora » grecque partout dans le monde entier. Sa situation en Turquie demeure délicate, pour ne pas dire précaire. Le nombre des résidents grecs orthodoxes à Istanbul est inférieur à 5000.

[4] Dans un article, V. Simonov, « Religion und religiosität in Russland », in Osteuropa 59/6, juin 2009, p.203-204, donne ces chiffres de venir à la liturgie le dimanche : régulièrement (3%) et souvent (4%) ; pour la fête de Pâques : régulièrement (17%) et souvent (10%) ; et pour les autres fêtes : régulièrement (10%) et souvent (8%).

[5] Notons que les orthodoxes en Europe orientale ne sont pas toujours ouverts à la nouvelle Europe cf Makrides, V., « Orthodoxe Kirchen und Europa. Positionen zur europäischen Integration », in Osteuropa 59/6, juin 2009, p. 79-92.Voir aussi les autres articles de cette revue.

[6] La Stampa/ Orthodoxie.com /26 mars 2010

[7] Éditions en français en 2005 et en anglais en 2006.

[8] L’Ukraine est divisée en trois juridictions opposées.

En Estonie, depuis 1995-1996 on a vu monter de sévères tensions entre les orthodoxes de l’Église autonome d’Estonie reconnue par le patriarcat de Constantinople mais non pas par celui de Moscou, et les paroisses et monastères sous la juridiction du patriarcat de Moscou. Malgré des négociations continues entre ces deux patriarcats, on n’a pas réussi à régler totalement la question.

En Macédoine, une Église orthodoxe autocéphale fut établie en 1967, sans la bénédiction de son Église mère, le patriarcat de Serb; et après quarante ans le problème n’est toujours pas résolu.

[9] Phylétisme (du mot grec ‘phylè, la tribu), tendance à identifier l’Église à une nation ou à une ethnie particulière, cette attitude fut condamnée comme hérésie lors d’un concile local à Constantinople en 1872.

[10] Un comité inter-épiscopal avait déjà été créé en 1967.

[11] Orthodoxie.com 10 avril 2010

[12] Orthodoxe Bischofskonferenz in Deutschlandkommission der orthodoxen Kirche in Deutschland /orthodoxie.com 7 mars 2010

[13] Orthodoxie.com 24 novembre 2009

[14] L’Assemblée est composée des métropolite Jérémie de Suisse (Patriarcat œcuménique), métropolite Jean en Europe occidentale et centrale (Patriarcat d’Antioche), archevêque Innocent de Chersonèse (Patriarcat de Moscou), avec l’évêque Michel (Église russe hors frontière), évêque Constantin de l’Europe centrale (Patriarcat de Serbie), métropolite Joseph en Europe de l’ouest et du sud (Patriarcat de Roumanie), cf. orthodoxie.com 6 mars 2010

[15] Cette question est à l’ordre du jour de la Commission préparatoire préconciliaire interorthodoxe, en prévision d’un Saint et Grand Concile de l’Église orthodoxe.

[16] Document ecclésiastique officiel publié par un patriarche ou un primat d’Église.

[17] Voir le blog Parlons d'orthodoxie, cf orthodoxie.com, 6 mai 2010

[18] Les membres de ce comités incluaient le métropolite Emmanuel de France (modérateur), ainsi que les évêques Porphyrios de Neapolis (Église de Chypre) et Athanase de Achaia (Église de Grèce) et les pères Antony Ilijn (patriarchat de Moscou) et Patriciu Vlaicu (Patriarcat de Roumanie).

[19] Ces cours sont donnés dans tous les réseaux d’enseignement officiel (écoles communales, provinciales, organisées ou subventionnées par la Communauté française), de la 1ère année primaire à la 6e année secondaire.

[20] cf. interview avec Mgr Silouane de l'Église orthodoxe roumaine, La Stampa/ Orthodoxie.com du 26 mars 2010 : « Dans les écoles italiennes, il y a actuellement environ 200  000 enfants roumains et leur nombre augmente tous les ans. Jusqu'à présent, nous avons recommandé à nos fidèles à envoyer leurs enfants à la catéchèse catholique, parce que nous avons de nombreux points en commun. Mais nous croyons que nos enfants ont le droit de recevoir dans les écoles publiques l'enseignement de la foi orthodoxe ».. Et ceci ne calcule pas le nombre des enfants orthodoxes d’autres juridictions.

[21] Syndesmos (‘du grec lien d’unité) est une fédération internationale de Mouvements de jeunesse qui regroupe plus de 120 associations et facultés de théologie orthodoxes à travers le monde. Son but est d’encourager un approfondissement de la foi orthodoxe par delà les différentes traditions et de promouvoir la collaboration entre les différents Mouvements membres, www.syndesmos.org.

[22] En France, France culture, programme orthodoxie deux fois par mois à 8h ; France 2 télévision programme orthodoxie une fois par mois à 9h30 ; revue principale d’information, le Service orthodoxe de presse (SOP) ; internet : www.orthodoxie.com. En Belgique, pour la radio et la télévision orthodoxes, contacter Mgr Athénagoras Peckstadt (patriarcat de Constantinople), www.orthodoxie.be. Voir autres sites : www.orthodoxia.bewww.archiepiskopia.be (Patriarcat de Moscou). Certaines paroisses ont leur propre site. (Patriarcat de Constantinople) ;

[23] L’ACER-MJO (Mouvement de Jeunesse Orthodoxe) et la paroisse orthodoxe Saint Basile ont co-préparé cette rencontre avec une table ronde. Il s’agissait de réfléchir sur l’équilibre entre foi et vie politique, à travers un témoignage chrétien, pour l’édification de l’Europe, par des actions concrètes et audacieuses, pour cela il faut trouver des moyens pour dépasser toutes formes de divisions ou de replis identitaires ou nationalistes.

[24] Pour l'Église orthodoxe, étaient présents le métropolite Emmanuel (Adamakis) (Patriarcat de Constantinople), Mgr Jean de Thermopyles (Église orthodoxe grecque), et l'higoumène Philippe (Ryabykh), vice-président du département des relations extérieures du Patriarcat de Moscou. Dans mon livre sur l’Église orthodoxe en Europe orientale, j’ai demandé que soient publiées les statistiques des juifs et des musulmans dans les pays d’Europe orientale.

[25] En collaboration avec d’autres membres du Conseil œcuménique des Églises (COE), l’Église orthodoxe a aidé plus de 33 000 réfugiés, principalement des musulmans. Dans l’année qui suivit la guerre, le seul camp qui resta ouvert au service des réfugiés kosovars était dirigé par l’Église orthodoxe. Ce camp fonctionna encore deux ans jusqu’à sa fermeture en mai 2001.

[26] Des centaines d’églises ainsi que de nombreux monastères furent soit pillés soit détruits soit convertis en bars, restaurants, étables, barraques ou à d’autres fins inconvenantes. À partir de 1967, toutes les églises furent fermées et on ne permit plus aucune célébration liturgique. Entre 1967 et 1990, l’Église orthodoxe d’Albanie a été anéantie.

[27] Par exemple, intégration, inculturation, mentalités, collaboration, etc

[28] + Bartholomée de Constantinople
+ Théodore d’Alexandrie
+ Ignace d’Antioche
+ Théophile de Jérusalem
+ Alexis de Moscou
+ Amphiloque de Monténégro (représentant l’Église de Serbie)
+ Laurentiu de Transylvanie (représentant l’Église de Roumanie)
+ Dométien de Vidin (représentant l’Église de Bulgarie)
+ Gérasime de Zugdidi (représentant l’Église de Géorgie)
+ Chrysostome de Chypre
+ Jérôme d’Athènes
+ Jérémie de Wroclaw (représentant l’ Église de Pologne)
+ Anastase de Tirana
+ Christophe des Pays Tchèques et de la Slovaquie

[29] www.orthodoxie.com du 16 octobre 2008

   

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