26ème dimanche ordinaire (année B)

Auteur: Didier Croonenberghs
Date de rédaction: 30/09/18
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : B
Année: 2017-2018

Si certaines phrases de l'Evangile nous semblent si difficile à entendre, c’est peut-être parce que nous ne voulons pas y voir une profonde vérité humaine ! En effet, qui d'entre nous n'a pas des projets, des idéaux, des histoires, des personnes toxiques qui lui encombrent l'esprit et dont il doit se défaire pour aller à l'essentiel ? L'évangile que nous venons d'entendre nous pose donc cette question existentielle et cruciale : de quoi dois-tu te désencombrer et qui te tire vers le bas ?   «Quels sont les deuils que tu n'as pas encore faits?»  En d'autres termes :  «Que faut-il tailler dans ta vie pour qu'elle y gagne en fécondité ? » 

«Que dois-tu arracher dans ta vie, —non par renoncement ou par fausse morale mais par désir de vie !  »  Finalement, « quelle image de toi, dois-tu abandonner ? »  Bien évidemment, au cours de nos existences, il peut nous arriver d’hésiter, de trébucher. Le désespoir, la colère, la culpabilité, ou la jalousie peuvent nous envahir, alourdir notre cœur et rendre difficile notre marche. Mais c’est peut-être justement dans ces moments-là —lorsque nous nous sentons alourdis— qu’il faut nous séparer de ce qui nous empêche d’avancer, parce que la taille prépare les fruits.  Si ta main —c'est à dire ta manière de faire et d'agir—,  Si ton pied —tous ces lieux qui t'attirent—,  Si ton œil  —tes envies, tes projets—  risquent de t'entraîner loin de la vie, à la périphérie de ton être,  alors ne joue pas avec le feu, ne te fie pas à ta force. Coupe-les.   Alors, de quoi devons-nous nous séparer ?  Nous seuls pouvons répondre à cette question.  Peut-être est-ce de cet œil,  dont le regard ne conduit pas à la relation,  mais à la suspicion?    Peut-être est-ce de ce pied,  de ces portes que nous voulons ouvrir,  mais qui ne nous font pas avancer?   Peut-être même est-ce de ces idées, de ces projets, qui nous tirent vers le bas alors que nous croyons qu'ils nous poussent en avant ?    Pourquoi cultiver en nous ce qui nous amène à verser  dans la suspicion plutôt que dans la confiance,  à tomber dans la peur plutôt que dans l'espérance,  dans le devoir, plutôt dans la gratuité ?   En fait, nous nous mentons bien souvent à nous-mêmes. Nous faisons tout comme si notre croissance pouvait être infinie. Et dans notre culture qui a si peur de la mort, nous sommes plutôt habitués à garder, conserver, amasser, collectionner qu'à mettre de côté et faire des deuils. Bien plus, c'est souvent l'inutile qui est mis de côté ! Mais l’évangile ne nous invite pas à retirer l'inutile et l'improductif. Il le met même au centre. L’évangile ne dit pas : « si ta main ne sert à rien coupe là », mais si ta main « est une occasion de chute ».   La question est donc toute simple : quelles sont ces pierres d’achoppement qui nous font trébucher sur le chemin du Royaume ? Qu’est-ce qui est pour toi une occasion de chute. Et vous l’aurez remarqué, après avoir parlé de la chute des autres, le texte insiste à six reprises sur notre propre chute. Qu’est-ce qui est pour nous une occasion de chute ? Pour nous ?  Ce à quoi nous sommes convoqués, c'est à la vie, la vie en abondance, la vie sans déclin. Et sur ce chemin, chaque deuil peut nous aider à faire grandir cette vie en plénitude, nous aider à « surmonter notre désir de réussite » pour « couper court » à ce qui nous tire vers le bas.   Voilà ce à quoi l’évangile nous invite : couper court à ce qui mutile l’humain. Pour cela, il faut justement apprivoiser le manque, en nous séparant de ce qui et nous —dans nos projets ou nos désirs— nous empêche d’avancer. Couper court à ce qui nous tire vers le bas, c’est bâtir des relations fécondes dans l'espace ainsi laissé par nos deuils, par nos manques ! Couper court à ce qui nous tire vers le bas, c’est faire certains renoncements féconds, s’inscrire en faux contre ce qui mutile l’humain, pour que nos engagements gagnent de l'épaisseur.  L’évangile viendra toujours à contre-courant, avec cette subversive  promesse d’une décroissance heureuse, qui ne déçoit pas lorsqu’on s’y risque. Voilà ce chemin d’audace et d’humilité —inaudible pour certains—mais qui nous donne ultimement d’accueillir en nous, au milieu de nous, Celui qui nous dépasse infiniment.  Amen.