23ème dimanche ordinaire

23ème dimanche ordinaire Michel Van Aerde

A. Un évangile qui fait problème
Voici un évangile qui me pose problème, permettez-moi de vous l’avouer d’entrée. Quel type de problème ? Non pas pour le vivre, mais pour le prêcher. Or je dois proclamer l’Evangile honnêtement, c’est à dire de ne pas traiter un autre passage si celui qui se présente est compliqué, ne pas non plus en atténuer la radicalité, même s’il est mal vu aujourd’hui d’être radicalisé. Pourquoi cet évangile me fait difficulté ? Pour deux raisons
1° La première difficulté concerne la rupture avec la famille. D’où vient cette exigence de rupture avec la famille ? N’est-ce pas le discours de toutes les sectes ? « vos relations familiales sont « toxiques », vous devez couper ces liens pour vous libérer !» Vous remarquerez qu’il ne s’agit pas ici de rompre seulement avec les parents, les frères et les sœurs. C’est plus radical encore : il faut rompre avec sa femme (pourquoi pas le mari ?) et avec ses enfants. Si le mariage est un sacrement, comment Jésus peut-il parler ainsi ? Quand saint Augustin confesse qu’il a renvoyé la femme avec laquelle il vivait et aussi son fils, je m’interroge sur l’héroïcité de cette décision surtout que les obsessions de saint Augustin se sont transmisses dans la tradition chrétienne et jusque dans nos contrées avec le jansénisme qui a pourri la vie spirituelle de nos arrières grands parents, ce qui explique en partie le rejet de nos générations. Rompre avec les parents peut paraître excessif et, en même temps, le langage courant nous avertit : il y a des gens qui sont prêts à « tuer père et mère », comme l’on dit, pour un peu de pouvoir, quelques biens, une réputation. Cela montre qu’au fond de l’homme il y a des mécanismes dont les sciences humaines nous appellent à être conscient. Quand Augustin abandonne femme et enfant, est-ce ce qu’il fait de mieux ou ce qu’il fait de pire ? Abraham a fait la même chose avec Ismaël et il s’apprêtait à sacrifier Isaac si l’ange de Dieu ne s’était interposé. Il y a des structures archaïques auxquelles il n’est pas sûr que nous échappions même si nous vivons en des temps très différents…
2° La seconde difficulté concerne les modèles historiques proposés. Et justement, cette dimension historique correspond à la deuxième difficulté que je rencontre, avec les modèles qui prétendent illustrer ce choix radical. La vie religieuse a été présentée comme la voie parfaite, comme la seule réponse adéquate aux exigences de Jésus. Mais n’y avait-il pas là un abus ? Ce discours n’est plus audible aujourd’hui. La vie familiale, avec le travail professionnel afférant, ne demande-t-elle pas autant d’énergie, et peut-être beaucoup plus de courage pour durer fidèlement ? Les modèles historiques sont à revisiter, ils ne sont plus des modèles à copier tels quels pour aujourd’hui. Il y a, comme à chaque époque, quelque chose à réinventer avec d’autres valeurs, une autre relation à l’amour de soi-même, à l’équilibre de vie, au respect du corps, à la nécessité des études, à l’importance de la joie de vivre. Le passé n’est pas toujours porteur. On le voit très nettement pour les vocations féminines. Des générations de femmes ont évangélisé les campagnes, les quartiers pauvres des villes, ont soigné les malades, enseigné les enfants et l’on parle aujourd’hui de « bonnes sœurs » comme si c’étaient des caricatures et un modèle périmé. Le modèle du prêtre totalement dédié, exploitable et corvéable à merci, toujours disponible comme s’il était un service public, ne fonctionne plus non plus. Ce surhomme est abandonné à sa solitude. Non : il faut inventer une nouvelle forme de sainteté. Une sainteté humaine, équilibrée, pour gens normaux et non pas pour des fakirs ou des purs esprits.
B. Ecouter sur une autre longueur d'onde
Cela dit, la parole du Christ aujourd’hui doit-elle nécessairement être entendue dans cette longueur d’onde là ? Jésus s’adresse à la foule. Il ne s’adresse pas seulement au petit cercle de ses sympathisants. L’exigence qu’il manifeste est radicale et elle ne semble pas être facultative. La fidélité : le triomphe de la liberté Ce sur quoi il insiste, c’est la détermination. Si j’essaie de formuler le message en termes d’aujourd’hui, je dirai que pour être disciple du Christ, il n’est pas possible de rester un simple sympathisant. Il n’est pas possible de n’engager que le petit doigt : tôt ou tard, tout finira par « y passer ». Il n’est pas possible de se laisser aller à vivre le quotidien comme il se présente, sans faire de choix. Certes Nous sommes dans un monde où il est difficile de s’engager, où l’on considère que la liberté, c’est de ne pas choisir pour toujours avoir la possibilité de saisir les opportunités. Mais la liberté, précisément, c’est de se déterminer, c’est de s’en servir. La liberté s’use quand on ne s’en sert pas. Et la fidélité, c’est le triomphe de la liberté, celle d’avoir duré dans ses choix et dans ses engagements. Comme pour la construction d’une tour ou d’une maison, il faut aller jusqu’au bout de ce que l’on a commencé. La simple vérité des exigences de la vie Jésus ne fait aucune publicité mensongère. Il dit à l’avance ce qu’il en est. Pourquoi ? Parce qu’un jour ou l’autre, tôt ou tard, il faudra faire face, ce qui veut dire qu’il faudra mobiliser toute son énergie, toutes ses ressources, être pleinement présent à son affaire. Il faudra « faire corps », s’identifier à l’Evangile, quitte à perdre tout le reste. Il faudra choisir cette vie là, éventuellement au risque de perdre sa vie comme elle va. Il peut arriver qu’il faille choisir la source de la vie, plutôt que de vouloir sauver sa vie pour survivre, en reniant ce qui fait tout son sens. La question n’est donc pas celle de renoncer, de sacrifier, d’abandonner ce que l’on a. Le choix proposé n’est pas celui de la mesquinerie, ce que l’on entend parfois sous le mot renoncement. Le choix proposé, tout à l’opposé, est celui d’investir vraiment : d’investir toutes ses ressources, au point de s’investir soi-même à corps perdu, avec toute son intelligence, tout son cœur, en mobilisant toute sa volonté. Il ne s’agit pas de renoncer aux biens parce qu’ils sont des biens, de renoncer à l’amour parce que cela rendrait heureux, pour mener une vie entre quatre murs de recluse ou de reclus. Il ne s’agit pas de renoncer à vivre pour se mettre entre quatre planches par anticipation d’une mort qui viendra de toutes façons. Il s’agit au contraire d’être vivant, bien vivant, pour aimer comme le Christ nous a aimés, à la suite de ce maître de vie qu’est Jésus. Il s’agit de vivre à fond, en combattant tous les mécanismes de mort, de mensonge, d’injustice et de perversion, en nous et autour de nous. Il s’agit de tout risquer, de tout donner (comme on le disait ces temps-ci des sportifs). Il s’agit d’entreprendre de grandes choses et de s’y investir, parce que les pauvres, parce que le monde en a besoin. Il s’agit de vivre avec un grand « V », ou un grand « R », comme résurrection.


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