4e dimanche de Carême, année C

Croonenberghs Didier

Ne me quitte pas, je ne vais plus pleurer, je ne vais plus parler, je me cacherai là, à te regarder danser et sourire, et à t'écouter, chanter et puis rire, laisse-moi devenir l'ombre de ton ombre L'ombre de ta main, L'ombre de ton chien...

Je me rappelle encore très bien d'une discussion un peu étrange avec des amis il y a quelques années. Cette discussion concernait justement ces dernières paroles de " ne me quitte pas " de Jacques Brel. L'objet du débat était le suivant : " Jacques Brel a-t-il bien fait de terminer sa chanson par " laisse moi devenir l'ombre de ton chien.... " L'ombre de ton ombre, cela passe encore, mais l'ombre de ton chien, là c'en est de trop. Vous vous direz sans doute que j'ai de drôles de discussions et de drôles de questions. Mais " Laisse moi devenir l'ombre de ton chien. " n'est-ce pas pousser un peu loin l'abaissement. ? N'est-ce pas vraiment la phrase de trop ? En effet, comment vouloir préserver une relation d'amour ou d'amitié avec un tel abaissement ?

A la lecture de l'Evangile d'aujourd'hui, une question un peu semblable me vient à l'esprit face au cri du fils prodigue : " Je ne mérite plus d'être appelé ton Fils ". Laisse moi être ton ouvrier, ton esclave,... mais " je ne mérite plus d'être appelé ton fils... " Comment pouvons-nous comprendre un tel cri ?

Un tel abaissement peut sembler incompréhensible voire inacceptable. Mais dans certains situations, je crois qu'il y a des réactions un peu similaires que nous pouvons tous et toutes éprouver d'une manière ou d'une autre : celles de consentir à certains renoncements, à certaines privations, pourvu que se noue ou que se renoue une relation. Parfois même, ce repli sur soi, s'accompagne d'une culpabilité mal placée. Plutôt s'accuser que se retrouver seul, perdu. Par souci de l'autre, voire par amour de l'autre, nous pouvons presque en venir à chercher en nous une faute inexistante, pourvu que se maintienne une relation. Si je rejette la faute sur moi, au moins, elle n'est pas chez l'autre et je crois d'une certaine manière le préserver. Mais cette fausse humilité nous conduit à ignorer ce que nous sommes profondément, et ce que sont les autres pour nous... Voilà le terreau d'une impossible relation : la culpabilité qui nous coupe des autres ; la fausse humilité et dans laquelle consciemment ou non, nous pouvons nous trouver.

C'est cela, entre autres choses, que Jésus nous invite à dépasser avec l'exemple du fils prodigue : cette culpabilité mal placée. Il s'agit de s'éloigner de cette forme de culpabilité, et dans le même moment de se faire proche de ceux qui se sentent coupables, de se faire proche de ceux qui se sentent faussement exclu de l'amour de Dieu. Dans l'Evangile, Jésus se fait ainsi proche de ceux qui se considèrent éloignés de Lui, les pécheurs et les publicains, et il mange avec eux, signe de profonde communion. Nous sommes ainsi confrontés à un Dieu dont la seule loi est celle de l'amour sans limites.

Alors dans ce chemin de dépassement de la culpabilité qui nous est proposé, reconnaître notre faute est toutefois nécessaire. Il y va de notre responsabilité car cela permet de nous libérer, oui, de nous libérer de ce qui nous pèse. Mais cela doit s'arrêter là. Comme l'écrit Philippe Nemo, " le jugement de culpabilité m'indique que je suis responsable ; et si je suis responsable, je découvre que je suis libre et j'apprends les chemins de la liberté " et du pardon. Oui, la liberté pour le pardon. Le pardon pour la liberté. C'est cette liberté qui manque au fils aîné. S'il est incapable de pardonner et de se réjouir avec les autres, c'est peut-être parce qu'il se considère comme quelqu'un pour qui tout est dû, car pour pouvoir pardonner, il faut avant tout savoir donner, livrer une part de soi, une partie de son être. Incapable d'accepter le don de son Père pour son frère, il est également incapable de pardonner, et de se réjouir... Par sa jalousie envers le fils prodigue, le fils aîné se prive ainsi de son chemin de libération...

Enfin, j'aimerais ajouter que si Dieu nous invite ainsi à accueillir et à vivre de son pardon, Il nous invite aussi à le communiquer autour de nous. C'est à cela que nous sommes appelés, à répandre ce pardon. Comme le dit la seconde lecture " Dieu nous a réconciliés avec lui, par le Christ, et il nous a donné comme ministère de travailler à cette réconciliation" Tel est peut-être le projet de libération de Dieu pour nous. Comme le disait Dimitri du groupe de préparation, " Dieu nous pardonne, pour nous que nous puissions pardonner à notre tour " Voilà donc le chemin que nous invite à suivre l'Evangile.

Que l'Esprit nous éclaire et transforme notre regard comme celui du fils prodigue. Alors, nous pourrons avancer sur nos chemins, et nous reconnaître tous comme fils de notre unique Père, source de tout don, Père prodigue d'Amour et qui nous invite tous sans exception à la joie.

Amen


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