2012-2013

dimanche, 06 janvier 2013

Epiphanie

Devillers Raphaël

Prodigieux : il a suffi de quelques milliers d'années et l'hominidé de la savane africaine est devenu capable de se dresser, de penser le monde et de le dominer. Il a découvert les particules de la matière ; avec ses télescopes géants, il s'enfonce dans les profondeurs d'un cosmos sans limites ; grâce aux vaisseaux spatiaux, il s'offre des pirouettes autour de la terre et poursuit son rêve d'aller sur les autres planètes. Extraordinaire aventure des sciences, prodigieux exploits des descendants des « mages » de l'antiquité.
Car ces derniers n'étaient pas des rois, comme on dit, ni des « magiciens » mais les astronomes de leur époque : du haut de leurs tours (les ziggurats de Mésopotamie comme la tour de Babel), et sans évidemment nos moyens modernes, ils scrutaient inlassablement la voûte céleste, s'émerveillaient des figures formées par les étoiles,  calculaient le retour des éclipses. Pour eux, il était évident que le cosmos était habité par des puissances divines qui envoyaient des messages, des signes qu'il fallait décrypter pour que les rois sachent gouverner avec prudence, pour connaître le destin du prince nouveau-né, pour révéler aux gens les chemins de leur avenir. Superstitions d'un autre âge, dit-on. Mais aujourd'hui encore les astrologues font de gros tirages avec leurs prédictions et, en cachette, des universitaires jettent un coup d'½il furtif sur leur horoscope.
Par contre, au temple de Jérusalem, on apprenait que les astres n'étaient que des luminaires créés par le Dieu unique, qu'il ne fallait pas les idolâtrer  et on chantait le cantique à la gloire du Dieu unique :
« Les cieux racontent la gloire de Dieu, le firmament proclame l'½uvre de ses mains.
Le jour en prodigue au jour le récit, la nuit en donne connaissance à la nuit.
Ce n'est pas un récit, il n'y a pas de mots ; leur voix ne s'entend pas.
Leur harmonie éclate sur toute la terre et leur langage jusqu'au bout du monde » (Psaume 19)
Mais à ces joyeuses acclamations, succédaient des lamentations et des appels : nous subissons tant de malheurs, nous souffrons de tant d'injustices, violence est faite aux pauvres et enfin nous mourons. Il n'est pas possible que le Dieu juste tolère ce tohu-bohu absurde, nous laisse errer dans la nuit de l'insignifiance. Ainsi naquit en Israël le « messianisme », l'espérance certaine de la réussite du projet de Dieu, qui est le salut des hommes, par son Envoyé spécial, qui serait oint, sacré, par son Esprit.
L'un après l'autre, les prophètes traçaient peu à peu les traits de ce Messie à venir :
Oui, un jour, le salut viendra par un enfant : « Dieu vous donnera un signe : la jeune femme est enceinte et elle enfantera un fils et elle lui donnera le nom d'Emmanuel » (Isaïe 7, 14). Alors nous exulterons : «  Un enfant nous est né, un fils nous est donné. On proclame son nom : Merveilleux conseiller, Dieu fort, Père à jamais, Prince de la Paix. Il établira se royauté sur le droit et la justice dès maintenant et pour toujours » (Isaïe 9, 5). Il naîtra dans un petit village : « Et toi, Bethléem, si petite, de toi sortira celui qui doit gouverner Israël ; il sera grand jusqu'aux confins de la terre. Il sera la Paix » (Michée 5, 1).  Il sera un guide humble et patient : « Tressaille d'allégresse, fille de Sion, ton roi s'avance vers toi, juste et victorieux, humble et monté sur un âne...Il proclamera la paix pour tous les peuples » (Zacharie 9, 9).
Et même, déçus par toutes les tentatives humaines, on osait crier : «  C'est toi, Seigneur, qui es notre Père, notre Libérateur pour toujours...Ah si tu déchirais les cieux et si tu descendais ! » (Isaïe 63, 16-19)

Un jour donc, des mages d'Orient se présentèrent à Jérusalem : leurs observations les avaient mis en quête de cet enfant, ce roi de la paix mondiale qui devait naître en pays d'Israël.
Le roi Hérode et ses scribes, bons connaisseurs des Ecritures, les dirigèrent vers Bethléem puisque le prophète l'avait dit...mais ils refusèrent de les y accompagner.
Reprenant leur route, les voyageurs parvinrent enfin à ce petit village, y découvrirent, dans un pauvre logis, un jeune couple avec son nouveau-né. Le Messie ne venait pas dans un palais grandiose, il n'était pas couché dans un berceau de marbre, il ne disposait pas de mille serviteurs, il ne jaillissait pas, tout armé, pour changer le monde d'un coup de baguette magique, il n'imposait pas sa puissance, ne fulminait pas de condamnations. Le salut n'était pas dans les étoiles, ni dans « les stars » du spectacle.
Devinant que le roi Hérode, jaloux de ce concurrent venu lui ravir son trône, les mages repartirent chez eux par un autre chemin. Car la découverte de Jésus entraîne vers une autre conduite.
LE DIALOGUE ENTRE LA SCIENCE ET LA FOI

Si la nature n'est qu'un champ d'exploitation des ressources, l'homme pille ses richesses, détruit ses espèces vivantes, souille, ravage, tue, brûle. Si elle est créée par Dieu, elle est un grand LIVRE qu'il faut considérer avec respect, un livre qui parle, qui livre des signes, qui pose question à l'homme et l'invite à penser. Heureux le savant qui persiste au bout de ses calculs et qui, ayant compris le « comment  » des choses s'interroge sur leur « POURQUOI ? », leur « POUR QUOI ? ». 
Car ces messages cosmiques demeurent vagues, obscurs. Une fulgurance subite puis tout de suite la nuit. Il est besoin d'un autre LIVRE, écrit par des hommes qui, en racontant des événements, essayaient de percer le secret de l'histoire. Israël a ce Livre. Non parce qu'il est un peuple au-dessus des autres (il suffit de lire les monceaux de reproches et de critiques dont ses propres prophètes l'accablent !) mais il lui a été donné de révéler le « messianisme », le sens de l'histoire..
Le temps n'est plus simple  répétition des saisons et il est faux de dire : « Rien de nouveau sous le soleil ». Le temps est histoire significative, flèche lancée vers un avenir, construction d'une humanité nouvelle.
Les sciences multiplient les moyens de vivre ; la foi messianique donne la raison de vivre. La Nature évoque le Créateur ; la Bible annonce et apporte le Sauveur.

Lue de la sorte, l'histoire des mages ne se réduit pas à une historiette pour enfants, un mythe légendaire, l'occasion de partager un succulent gâteau. Elle éclaire un immense problème d'actualité : expliquer que l'Eglise n'est pas contre le progrès scientifique. Que raison et foi se conjuguent. Comment montrer que la science ne peut s'enfermer dans un simple souci de connaissance, de rendement, d'utilité et qu'elle se doit de demeurer ouverte à un ordre de vérité qui échappe à ses instruments ?
Le témoignage des « mages » d'aujourd'hui - les savants qui ont laissé leurs lunettes pour se mettre en quête d'une Vérité supérieure - est capital pour surmonter le scandale du fossé entre foi et culture.
Par la rencontre du Christ, les mages ont pu être libérés de l'idolâtrie : les astres ne sont pas le divin. Ils ont pu découvrir que, au c½ur de la recherche de la raison, il y a la quête d'une éthique.
La vérité ultime vient peut-être de la conviction qu'il importe d'abord et avant tout de se pencher sur un nouveau-né pauvre et démuni. Comment développer les connaissances, comment progresser en respectant tout petit d'homme ? Comment des mages « irakiens » respectent un enfant juif ? Et l'inverse ?
L'EPIPHANIE (d'un mot grec qui signifie « manifestation ») est la découverte qu'au terme de toute recherche humaine il y a un c½ur, un enfant qui ouvre les bras et qui dit : « Ne tue pas ».

Les cadeaux des mages sont significatifs des valeurs qu'ils ont découvertes à Bethléem.
Le don de l'or signifie que la richesse doit être partagée, répartie afin que tout couple puisse nourrir et élever chacun de ses enfants. Pas de salut sans volonté préliminaire de partage.
L'encens veut dire que l'être humain doit écouter ses aspirations vers le haut, libérer son désir d'absolu, de prière, de paix du c½ur, de rencontre avec le Dieu là-haut.
La myrrhe, aromate de l'amour, montre que le cerveau ne peut s'isoler dans un savoir orgueilleux mais s'ouvrir au c½ur, à l'affection, à l'amitié.

Pour qui prions-nous aujourd'hui ? Pour les savants lancés dans la conquête de l'espace, pour qu'ils ne s'enferment pas dans une vision matérialiste de l'univers mais débouchent dans une quête spirituelle. Pour les intellectuels chrétiens afin qu'ils osent témoigner d'une raison ouverte à la foi. Pour que nous sachions que, sans « fève », chaque croyant est roi puisque la foi le libère de la nuit, l'espérance l'envoie sur des chemins neufs et l'amour allume des étoiles dans ses yeux.


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