Noël

Noël Philippe Henne

Enfin, c’est fini, le petit dort. Il est lavé, langé. Marie peut se reposer. Elle vient d’accoucher. Elle est épuisée, elle se sent abandonnée. Oh ! Il y a bien Joseph qui est là. Il est si gentil et si dévoué. Il ne sait pas quoi faire pour bien faire. Mais c’est un homme. Il n’y connaît rien à ces histoires d’accouchement. Ce sont des histoires de femmes. Marie aurait bien aimé avoir sa maman auprès d’elle. Elle l’aurait aidée. Elle s’y connaît en enfants. Elle l’aurait réconfortée. Et puis il y aurait eu les cousines et les tantines, et même les voisines. Cela aurait fait beaucoup de bruit, mais il y aurait eu du monde. Elle n’aurait pas été toute seule comme maintenant. Et voilà ! Qu’est-ce qu’elle entend ? Du bruit, des bêlements qui déchirent le sourd frottement des chaussures sur les pierres. Elle voit des ombres sur la colline qui se déplacent à la lumière des étoiles. Ce sont des bergers. Ils ne sont pas beaux. Ils ne sont pas propres. Ils sentent mauvais, mais c’est Dieu qui les a envoyés. Cette visite des bergers auprès de Marie est une scène que nous avons parfois vécue. Il y a tout d’abord ce sentiment de solitude et d’abandon. Ce peut être un soir dans une chambre d’hôpital, ou bien après une violente dispute, ou bien un soir de Noël dans quelque lointain pays, loin de sa famille et de ses amis. Nous avons parfois éprouvé ce sentiment. Ce soir, ils seront nombreux à connaître ce sentiment : ce sont certaines personnes âgées, mais aussi des étudiants étrangers et maintenant de plus en plus nombreux des réfugiés. Ils auraient tous aimé être entourés par leur famille, par leurs proches, et ils sont seuls et isolés. Et voilà que des bergers arrivent. Comme je vous l’ai déjà dit : ils ne sont pas beaux, ils ne sont pas propres, ils sentent mauvais. Ce sont les anges qui les ont envoyés. Marie et nous aussi, on aurait préféré que ce soit les anges qui viennent nous rendre visite. Et c’est là peut-être un des mystères de Noël. Si ce sont les bergers qui ont été les premiers avertis de la naissance de Jésus, c’est parce que ce sont des exclus, des rejetés. On se méfie d’eux. Ils traînent toute la nuit sur les collines. Quand ils passent par le village, on a toujours peur qu’ils cassent quelque chose, qu’ils volent. Il suffit de les voir pour se dire que ce ne sont pas des gens en qui on peut avoir confiance. Et c’est peut-être pour cela qu’ils sont les premiers avertis. Ils savent ce que c’est le désespoir provoqué par le rejet, l’exclusion, la méfiance. Ils savent reconnaître la dignité d’un homme dans un corps laid et mal vêtu. Voilà pourquoi ils n’ont pas éclaté de rire quand les anges leur ont dit : « aujourd’hui vous est né un sauveur. Il est le Messie, le Seigneur. Voilà comment vous le reconnaîtrez : c’est un petit bébé couché dans une mangeoire ». Une mangeoire, c’est pour les animaux. Un bébé, ça crie et ça pleure, ça ne peut pas nous sauver. Mais, pour les bergers, c’est possible. Ils ne se fient aux apparences. Et puis, entre gens exclus, rejetés, isolés, est-ce qu’il n’y a pas une forme de solidarité ? Les bergers n’avaient pas de cadeau à offrir, mais ils avaient leur silence plein de respect, leur regard plein de compréhension, et même leur bouche édentée s’ouvrait sur un sourire plein de joie intérieure. Oui, c’est peut-être ça le mystère de Noël : une humanité non pas fondée sur le succès et sur l’apparence, mais fondée sur la solidarité des enfants de Dieu, sauvés par l’enfant Jésus.


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